«Le climat, à la fin, c’est la guerre ou la paix»

Sommet pour le climatLaurent Fabius présidera le Sommet pour le climat (COP21) en décembre prochain. Une conférence que la plupart estiment cruciale pour l'avenir de la planète...

Avec le problème climatique, «ce ne sont pas des centaines de milliers, mais potentiellement des dizaines de millions de personnes qui seraient concernées par les mouvements migratoires», estime Laurent Fabius.

Avec le problème climatique, «ce ne sont pas des centaines de milliers, mais potentiellement des dizaines de millions de personnes qui seraient concernées par les mouvements migratoires», estime Laurent Fabius. Image: Patrick Bernard/AFP

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Laurent Fabius (69 ans) se montre d’un optimisme prudent. Il présidera la COP21, Conférence des Nations Unies (ONU) sur le climat, qui aura lieu à Paris en décembre 2015. La ministre des affaires étrangères nous a reçus au quai d’Orsay. Le thème: la «bataille de Paris» de la COP21 et l’objectif donné par le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Soit parvenir à un accord partagé par les 196 pays membres de l’ONU qui définira les mesures nécessaires à maintenir le climat en dessous des 2 degrés Celsius de réchauffement par rapport à l’époque préindustrielle. Aujourd’hui, le baromètre mondial moyen affiche 0,85 °C de plus qu’en 1880.

Pourquoi est-ce le sommet de la dernière chance? Qu’est-ce qui a changé depuis le sommet de Copenhague en 2009 ?

D’abord, la situation du climat s’est dégradée. Une série de phénomènes climatiques extrêmes se sont amplifiés. L’année 2014 est la plus chaude que nous ayons jamais connue. Et 2015 sera sans doute encore plus chaude. La prise de conscience sur la nécessité d’agir est donc plus forte. Ce qui change aussi, c’est que la réalité scientifique du réchauffement climatique, de ses causes et de ses risques n’est désormais plus sérieusement contestée.

Depuis que les pays occidentaux sont aussi touchés, les climatosceptiques ont moins d’écho?

Les savants du GIEC sont d’accord sur leur analyse de l’avenir, sur la probabilité d’une augmentation de 4, 5, 6° si nous ne faisons rien ou pas assez vite. Et ils ont obtenu, pour leurs travaux, non pas le Prix Nobel de Physique ou de Chimie, mais, à juste titre, le Prix Nobel de la Paix !

L’engagement de la Chine est-il plus important ?

Oui. Et aux Etats-Unis, le Président Obama s’engage, lui aussi, beaucoup. Or les Etats-Unis et la Chine sont les plus grands émetteurs de gaz à effet de serre. Auparavant, de nombreux pays hésitaient à avancer tant que les grands émetteurs ne s’engageaient pas. Cette évolution est donc très importante. L’autre facteur positif, c’est la prise de conscience, dans l’opinion, dans les villes, dans le monde de l’entreprise également, dans la société civile, que la lutte contre le dérèglement climatique peut aussi constituer une opportunité de croissance. Si l’on additionne toutes ces évolutions, plus l’engagement de grandes autorités spirituelles et religieuses, il est clair que la conférence de Paris s’inscrit dans un contexte plus favorable qu’à Copenhague en 2009. Je suis optimiste, mais d’un optimisme actif, car il nous reste encore beaucoup de travail.

Comment convaincre le Brésil et l’Inde ?

Ce sont des situations différentes. La présidente Dilma Rousseff est positivement déterminée. En Inde, le Premier ministre est très passionné par les nouvelles technologies, en particulier le solaire. Mais le charbon est aujourd’hui la principale source de production d’énergie de son pays, où il faut sortir 400 ou 500 millions de personnes de la pauvreté. On doit tenir compte de ces données et proposer des options ambitieuses mais réalistes. Nous discutons donc avec l’Inde, comme avec les autres pays, et recherchons des compromis qui garantissent leur croissance sans altérer les ambitions de la COP 21.

Malgré cette prise de conscience, nous sommes tout de même loin du compte dans les engagements pour limiter à 2°C l’augmentation de la température en 2100…

Attendons d’avoir des chiffres plus précis dans les prochaines semaines. La conférence de Paris, si on résume, ce sont quatre objectifs principaux. D’abord il faut arriver à un accord juridiquement contraignant, qui limite à 1,5 ou 2°C au maximum l’élévation de la température en 2100. C’est la base juridique. C’est ce qui fera le succès ou l’échec. Dans le passé, nous n’y sommes pas arrivés. Le fameux protocole de Kyoto ne concernait, lui, qu’une petite minorité de pays.

Le deuxième objectif, c’est l’addition des engagements nationaux: tous les pays du monde doivent, avant novembre, formuler leurs engagements. Ce que l’on appelle en anglais les «Intended Nationally Determined Contributions». Pour le moment, 62 pays ont adressé leurs INDC. Ils représentent entre 60 % et 70% des émissions de gaz à effet de serre. C’est encourageant, mais encore insuffisant. Quand on additionne les engagements de ces pays, il est acquis qu’on ne se situe plus à 4, 5 ou 6° d’augmentation de la température moyenne, mais il est probable que nous ne sommes pas encore à 2° maximum.

Et les deux derniers ?

Le troisième objectif, ce sont les finances et les technologies. C’est essentiel. Le monde s’est engagé, en 2009, à ce que les pays riches contribuent en matière de climat à hauteur de 100 milliards de dollars par an pour les pays pauvres. Il y a de la confusion sur le sens de ce chiffre. Ce ne sont pas 100 milliards de dollars de crédits publics, ce sont 100 milliards de dollars par an de fonds à la fois publics, parapublics et privés. Le Fonds vert représente une partie de ce total. De façon surprenante, nous ne savions pas jusqu’à récemment où nous en étions. Un travail a donc été confié à l’OCDE qui le rendra public en octobre. Cette étude nous dira précisément où nous en sommes. Je pense qu’il y aura un effort supplémentaire à faire pour certains pays riches. Les Allemands ont déjà annoncé qu’ils y étaient prêts. Les Français sont mobilisés. Les Anglais également. Il restera à convaincre d’autres.

Et le dernier point?

Le dernier enjeu est le celui-ci : ce sont les gouvernements qui s’engageront juridiquement à Paris, mais ce sont aussi les collectivités locales et les entreprises qui génèrent ou réduisent les émissions de gaz à effet de serre. Quand une région ou une commune décide ou pas de se doter d’un système de transports publics, de traitement de l’eau ou des déchets, cette décision a un impact direct sur le niveau des émissions de gaz à effet de serre. Cette COP21, pour la première fois, va demander à beaucoup d’acteurs non gouvernementaux de s’engager.

Le coût de l’inaction serait-il supérieur à celui de l’action ?

Ne rien faire couterait beaucoup plus cher que d’agir. C’est d’ailleurs ce que rappelle l’économiste Nicholas Stern. D’après ses estimations, ne pas agir contre le réchauffement climatique représenterait un coût estimé à 5 à 20% du PIB mondial en 2050. Il considère que si nous investissions dès à présent dans la transition verte, les effets sur le PIB mondial seront bien plus limités.

François Hollande a parlé d’un possible échec?

Le succès n’est pas encore acquis. Il faut agir, montrer les risques et les opportunités. Mais, je vous le répète, le Président et moi-même sommes d’un optimisme actif. Optimisme vigilant et actif.

François Hollande a dramatisé ce rendez-vous en parlant de «vie ou de mort». Mais n’existe-t-il pas déjà des réfugiés «climatiques»? Combien sont-ils?

L’adjectif qui définit le mieux cette négociation est celui de «vital». Ce qui se pose, en définitive, à travers ces discussions, c’est la question de la vie dans tous les sens du terme. Notre planète restera-t-elle viable ou non? Enjeu vital également en ce sens que, si nous n’agissons pas contre le dérèglement climatique, les conséquences de ce phénomène seront ravageuses: sécheresse, famines, inondations, migrations massives, à la fin, c’est la guerre ou la paix. Ce ne sont pas des centaines de milliers, mais potentiellement des dizaines de millions de personnes qui seraient concernées par les mouvements migratoires. Mais attention, ne sombrons pas dans le catastrophisme. Les solutions, financières, technologiques, sont là, à portée de main et elles peuvent, elles doivent, nous conduire à un changement rapide et positif de nos modèles de croissance, en ayant à l’esprit ce que les syndicats appellent une transition juste.

Créé: 22.09.2015, 09h59

Les mystères de la politique

Est-ce que l’échec de la COP21 serait aussi l’échec de François Hollande et de vous-même?

Si c’était un échec, ce le serait pour le monde entier. Si c’est un succès, les gens feront la part des choses. En tous cas, c’est un honneur et une responsabilité pour la France d’accueillir cette conférence, même s’il est vrai que, compte tenu des difficultés, nous étions alors le seul pays candidat ! A Varsovie, quand nous avons été désignés, les collègues sont venus me féliciter, mais sur un ton parfois compatissant. Maintenant, je comprends pourquoi…

Sur le plan de la politique intérieure française, un éventuel succès de la conférence sur le climat permettrait-il d’arrimer les écologistes à la majorité dans l’objectif de la présidentielle de 2017?

Puis-je vous répondre avec une dose d’humour ? Les raisons pour lesquelles tel ou tel s’arrime politiquement me paraissent assez mystérieuses…

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