Le camp d’Auschwitz est devenu une destination Instagram

CommémorationLe Mémorial, qui s’apprête à célébrer le 75e anniversaire de la libération du camp nazi, n’a jamais été aussi visité.

La grande majorité des visiteurs sont des adolescents envoyage d’étude.

La grande majorité des visiteurs sont des adolescents envoyage d’étude. Image: Michal Luczak

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Malgré la foule qui défile épaule contre épaule devant les portraits de prisonniers morts à Auschwitz, c’est le silence. Devant les montagnes de chaussures, de cheveux, de valises, de lunettes, de boîtes vides de Zyklon B, les visiteurs, muets d’émotion, écoutent les guides. Ils racontent les chambres à gaz, les tortures, la faim, le froid, l’enfer. «C’est fort, tellement fort qu’on a du mal à réaliser», raconte Lara, 21 ans, à la fin de la visite. La jeune Française a «profité de quelques jours de vacances en Pologne pour venir à Auschwitz. Je voulais vivre la chose, et c’est complètement différent de ce qu’on peut ressentir en regardant des documentaires. Maintenant, j’ai envie d’en apprendre davantage.»

Fréquentation record

Comme Lara, de plus en plus de vacanciers font un détour par Auschwitz, notamment depuis la très touristique et proche Cracovie, d’où sont organisés des tours d’une journée. Le Mémorial, qui s’apprête à célébrer, le 27 janvier, le 75e anniversaire de la libération du camp de concentration nazi par l’Armée rouge, a connu une fréquentation record en 2019: 2,15 millions de visiteurs. Pour faire face à cette hausse constante, les entrées sont limitées à 1000 par heure. «Les grands problèmes dans le monde resurgissent, donc des points de repères comme Auschwitz redeviennent audibles, analyse Piotr Cywinski, directeur du Mémorial depuis 2006. Par exemple, le génocide des Rohingyas en Birmanie et l’internement de un million de Ouïgours en Chine ont suscité ici des débats quant au rôle de la mémoire de la Shoah en Europe.»

Environ 1,1 million de personnes sont mortes dans le camp nazi, dont 90% de juifs. Pourtant, Auschwitz n’échappe pas aux codes du tourisme de masse. Les selfies et les photographies entre copains prises tout sourire devant la «porte de la mort» de Birkenau ou sous l’inscription «Arbeit macht frei» sont nombreuses sur Instagram ou Facebook.


2,15

En millions de visiteurs.
C’est la fréquentation record enregistrée par le Mémorial en 2019.


Difficile pourtant de tracer clairement une limite entre ce qui est respectueux et ce qui ne l’est pas, admet Pawel Sawicki, en charge des réseaux sociaux pour le Mémorial. «Parfois, c’est un selfie, mais qui a pour légende: «C’est très important de venir à Auschwitz, j’ai pleuré toute la journée.» C’est un selfie parce que c’est le genre de photo que sait prendre le garçon ou la fille.» Quand les images portent atteinte à la mémoire des victimes, Pawel Sawicki poste un commentaire et invite les auteurs à réfléchir à la signification d’Auschwitz. Une politique active menée depuis cinq ans qui a conduit à une diminution du nombre d’images indélicates mises en ligne.

L’éducation en priorité

L’éducation est la priorité du Mémorial, dont la grande majorité des visiteurs sont des adolescents en voyage scolaire. Pour Piotr Cywinski, «la préparation est fondamentale, c’est pour cela que l’on propose aux enseignants des leçons en ligne. Auschwitz est un endroit difficile à comprendre, surtout lorsque l’on a 15 ou 16 ans. Et on ne voit que ce que l’on comprend…»

Les survivants, autrefois très impliqués dans la transmission de leur mémoire et du souvenir de leurs proches disparus, accompagnaient de nombreux groupes dans les années 90. Alors qu’ils ne sont plus que quelques centaines, c’est aux guides et aux enseignants que revient cette responsabilité.

«Empêcher les distorsions de l’Histoire»

Autre mission que s’est donné le Mémorial: «Corriger toute déformation, tout relativisme historique», sans pour autant intervenir dans les débats politiques. Depuis plusieurs semaines, une crise diplomatique fait rage entre la Pologne et la Russie. Vladimir Poutine accuse la Pologne d’avoir «collaboré avec Hitler» dans la mise en place de «la solution finale» sur son territoire. Des accusations inacceptables pour Varsovie, qui rétorque que «la Pologne est le premier pays qui s’est battu pour la libération de l’Europe».

Le Mémorial a notamment rappelé à l’ordre le président de la Douma russe, Viatcheslav Volodine, «à consulter nos cours d’histoire en ligne», car «les faits peuvent nous aider à nous défendre et à empêcher les falsifications et distorsions de l’Histoire». C’est pour en témoigner que les derniers survivants d’Auschwitz ont fait le voyage depuis Israël, les États-Unis ou l’Australie. Lundi, ils raconteront leur histoire, peut-être pour la dernière fois.

Créé: 22.01.2020, 19h26

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