Bruxelles en pleine «improvisation»

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Au sujet de la difficulté de la politique à répondre aux aspirations des populations, le philosophe Marcel Gauchet répondait en 2013 qu’il s’agissait d’«une impuissance fabriquée et d’une certaine manière souhaitée par certains acteurs de la construction européenne». Leur «philosophie sous-jacente» était de «vider les appareils politiques nationaux de toute substance», assurait l’auteur du «Désenchantement du monde».

L’inextricable chaos du Brexit, la stratégie d’isolement du gouvernement italien, la poussée des forces dites «populistes» et eurocritiques montrent à quel point ce constat de «dépossession» semble largement partagé. Mais est-il juste? Dans son nouvel essai – «Quand l’Europe improvise» (Gallimard) – Luuk van Middelaar fait le récit des négociations qui se sont déroulées à la faveur des crises de l’euro, des migrants, de la relation transatlantique et de l’Ukraine. Le philosophe et historien néerlandais ne parle pas «en l’air».

Plume d’Herman van Rompuy, le premier président du Conseil européen, il a vécu aux premières loges les crises de ces dernières années. S’il cite Marcel Gauchet selon qui «la vérité est que les Européens ne savent pas ce qu’ils ont bâti», il s’en distancie par son acharnement à, précisément, tenter de comprendre et de définir cet «OPNI» (Objet Politique Non Identifié).

Angela Merkel, Nicolas Sarkozy, François Hollande et bien d’autres sont présentés comme les acteurs d’un «théâtre politique», à cent lieues de cet «espace où la «gouvernance», par un mélange de droit et de régulation économique aurait remplacé l’action de gouvernements élus», selon les mots de Marcel Gauchet. Jadis dominante, la «commission de Bruxelles» aurait cédé le pouvoir à une sorte de diète d’empire, le Conseil des chefs d’État et de gouvernement européens, que l’éruption du réel dans le jeu européen oblige à constamment «improviser».

L’émergence de ce que Middelaar nomme la «politique de l’événement», par opposition à la «politique de la règle», qui fut le modus operandi des anciennes «Communautés» jusqu’à la chute du mur de Berlin, ne serait pas, selon lui, la catastrophe annoncée. Au contraire, elle rendrait à l’Union européenne sa vocation première: être le lieu où se poursuit, sur un mode pacifique, «le jeu séculaire auquel se livrent peuples et États» depuis toujours. Loin de s’opposer aux identités, l’Union européenne de 2018 en serait au contraire l’ultime et fragile prolongement.

Reste la question (sur laquelle se ferme le livre) de la possibilité d’une «opposition» politique, qui soit autre chose qu’un rejet pur et simple façon «Brexit». L’unification politique du Continent bute sur l’indépassable difficulté à faire partager aux Européens un récit commun et même un récit tout court, au-delà des images chocs, comme celle des colonnes de réfugiés en Europe centrale, des naufrages en Méditerranée ou des rencontres entre chefs d’État. «Cette «Europe qui improvise» a un besoin vital de média… [pour] relier le politique et le public», écrit l’auteur, sans s’appesantir sur les conditions dans lesquelles celui-ci pourrait être satisfait.

Un fossé sépare encore l’émotion commune face aux événements d’une vraie communauté politique. Luuk van Middelaar le comble à sa manière en produisant ce récit savant, comme un acte de résistance aux différences culturelles qui divisent le Continent et à la fragmentation de l’information sur internet et les réseaux sociaux. Quiconque prendra le temps de s’y plonger ne pensera plus jamais à «Bruxelles» de la même manière. (TDG)

Créé: 09.01.2019, 18h26

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