L’affaire Dreyfus n’en finira jamais

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Il y aurait pu ne pas y avoir d’affaire Dreyfus, ou du moins, cela aurait pu rester une injustice réparée et oubliée depuis longtemps. Le nouveau film de Roman Polanski, dont le succès en salle est énorme, a remis ce scandale qui avait secoué la France au goût du jour. Il s’agit de l’affaire d’un militaire juif, injustement condamné pour espionnage en 1894. Le personnage principal du film, comme celui du roman de Robert Harris «An officer and a Spy», dont il s’inspire, est le colonel Georges Picquart, un officier devenu ministre, qui n’a jamais caché son antisémitisme. Réfugié alsacien à Paris, suite à la perte de ces territoires après la défaite de la France lors de la guerre franco-prussienne de 1870, Picquart vivait dans un monde pétri de haine et de peur - deux sentiments qui se rejoignent souvent - des étrangers et des juifs. Dreyfus était les deux: bien qu’il soit aussi d’origine alsacienne et donc parfaitement français, sa religion faisait de lui un étranger - il parlait le français avec un léger accent allemand - et il était donc suspecté d’espionner pour Berlin. Picquart, chrétien d’Alsace, était quant à lui tout de suite perçu comme un patriote réfugié.

Mais Picquart a fait fi de tous ses préjugés lorsqu’il a découvert, après avoir été nommé chef du service secret militaire français, que Dreyfus était innocent et que l’écriture de la lettre qui le condamnait ne pouvait être la sienne. Son premier réflexe a été de protéger les institutions, avant même de chercher à libérer un innocent. Il a cru qu’en racontant ce qu’il savait, l’armée réagirait et réhabiliterait le capitaine Dreyfus, lui rendant son grade et son honneur, et qu’il sauverait ainsi, lui aussi, son propre honneur. Mais le haut commandement a cherché avant tout à occulter la vérité, à l’étouffer sous des amas de mensonges et de propagande que nous appellerions aujourd’hui des fake news. S’ils avaient écouté Picquart à ce moment-là, il n’y aurait pas eu d’affaire Dreyfus, Émile Zola n’aurait jamais écrit «J’accuse» et elle ne serait pas devenue une affaire d’État qui a miné la démocratie et les institutions françaises, envenimé et divisé la société jusqu’après la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit d’un mal qui n’a ensuite cessé de secouer l’Europe: au lieu de nettoyer les écuries d’Augias, certains politiques et personnalités publiques pensent pouvoir dissimuler la saleté sous encore plus de saleté, au point que certains scandales deviennent de véritables Godzilla. D’autres n’hésitent pas à diviser la société, parfois de façon irréversible, afin de tenter d’occulter leur responsabilité ou de mobiliser leurs partisans.

Après avoir vu le film de Polanski et lu au sujet de cette affaire le fameux rapport Jean-Denis Bredin ; le livre de Harris, un grand enquêteur et écrivain ; les écrits de Zola ou l’essai «The soul of France», de Frederick Brown on est frappé par l’ampleur des répercussions que ce funeste scandale a toujours. La première à s’apercevoir que l’affaire Dreyfus ne prendrait jamais fin fut Hannah Arendt dans «Les origines du totalitarisme», publié pour la première fois à la fin des années 40, dans lequel elle a écrit: «L’affaire a survécu et continue d’avoir des répercussions politiques, car deux de ses éléments ont gagné en importance au cours du XXe siècle. Le premier est la haine des juifs; le deuxième est la méfiance envers la République elle-même, le parlement et la machinerie étatique.»

En Europe, après l’holocauste, l’antisémitisme est resté un problème prégnant. Et au XXIe siècle, de nombreux juifs vivent toujours sous une menace constante dans de nombreux pays, tant et si bien que beaucoup préfèrent ne pas porter la kippa dans la rue de peur de se faire agresser. Les partis nationalistes et d’extrême droite, en partant du parti Fidesz de Viktor Orbán jusqu’au parti espagnol Vox, nourrissent la même obsession pour Georges Soros, tenant des discours sur «le riche juif qui domine le monde», ce qui nous rappelle ce que pensaient les antidreyfusards qui criaient «mort aux juifs» dans la rue. Sortir la carte de la xénophobie pour gagner des voix est à l’ordre du jour, tout comme l’insolence dont certains dirigeants font preuve, préférant ébranler les institutions plutôt que de reconnaître leurs responsabilités. À l’époque, tout comme aujourd’hui, la presse a joué un rôle majeur pour révéler la vérité, mais aussi pour fomenter la haine et diviser. Mais l’affaire Dreyfus, plus de 100ans après la réhabilitation et l’acquittement du capitaine, devait surtout servir de mise en garde contre ce qui se passe lorsque l’on attise la haine. L’écrivain George Bernanos a soutenu que l’affaire Dreyfus a révélé des «passions irrépressibles et des appels à la haine», un dangereux cocktail auquel on assiste à nouveau aujourd’hui. Exactement comme si le XXe siècle n’avait jamais eu lieu.

Créé: 16.12.2019, 10h52

Chaque semaine, la «Tribune de Genève» publie un point de vue sur l’actualité signé par un éditorialiste européen, dans le cadre de notre alliance LENA avec sept grands journaux du continent: «El País», «La Repubblica», «Le Figaro», «Le Soir», «Die Welt», la «Gazeta Wyborcza» et le «Tages-Anzeiger».

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