L’acte insensé du copilote interpelle les enquêteurs

Crash d'un Airbus A320Pourquoi le second du commandant de bord s’est-il enfermé dans le cockpit? Qui est-il? Pourquoi a-t-il crashé l’avion avec 150 passagers? Le procureur de Marseille cherche les réponses...

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Le copilote du vol Barcelone-Düsseldorf de Germanwings crashé dans les Alpes françaises s’est enfermé dans le cockpit pour précipiter l’avion A320 sur les pentes du massif des Trois-Evêchés. Cet «acte volontaire», comme le qualifiait Brice Robin, procureur de la République de Marseille en charge de l’enquête, a été révélé par l’analyse des conversations enregistrées par une des boîtes noires, récupérée par les gendarmes mercredi. L’enquête devra déterminer désormais le pourquoi de cet acte insensé qui a entraîné la mort du copilote et des 149 autres personnes présentes dans l’avion. Et pour cela, les enquêteurs vont s’intéresser de près à la vie d’Andreas Lubitz.

«Il était plutôt du genre introverti. Pas comme tous ces fous qu’on voit dans l’aviation parfois, ceux qui se la ramènent.» Un jeune homme, connaissance du pilote décédé qui intrigue le monde entier, témoigne anonymement sur N-TV, chaîne allemande d’info en continu. Tout le monde s’interroge: comment un jeune homme de 28 ans, apparemment bien sous tous rapports, a pu délibérément projeter son avion, avec 149 passagers derrière lui, sur les flancs des Alpes? Avec son commandant de bord tambourinant sur la porte du cockpit, le père de famille le suppliant: «Andreas, ouvre cette porte!»

«Il a connu un épisode dépressif»

«Quelle est la force obscure qui l’a poussé, s’il était encore conscient, à se foutre en l’air comme ça?» se demandaient hier des internautes interloqués, sur un forum de discussion pour passionnés de l’aviation. Premier indice: le jeune pilote n’a pas connu un parcours sans turbulences. A son entrée dans la vingtaine, il réussit le concours de l’école des transports de la Lufthansa (Luftverkehrsschule) de Brême, mais l’élève pilote a interrompu sa formation dès l’année suivante. Pendant six mois en 2009. «C’est assez fréquent», commente le patron de Lufthansa en conférence de presse, mais il se refuse à expliquer pour quelle raison, en invoquant le secret médical.

Des élèves de sa promotion ont brièvement expliqué dans les médias allemands qu’il avait subi un burn-out. Une fragilité nerveuse confirmée par David, un jeune de sa ville de Montabaur, en Rhénanie-Palatinat, à quelques encablures de Coblence. «Il a dû arrêter de travailler l’an dernier parce qu’il avait connu un épisode dépressif et il avait été écarté du service. Mais ça n’était pas un solitaire, plutôt le genre de type avec lequel on va boire des bières.» Sur son profil Facebook, désactivé depuis, il avait posté des photos ordinaires, d’un garçon en vacances, tout sourire sous le Golden Gate de San Francisco.

«C’est une énorme énigme»

Après avoir repassé les tests, le jeune garçon est finalement déclaré apte. A l’issue de la formation, il attend quelques mois avant de s’asseoir dans le cockpit. Comme il est fréquent chez Lufthansa, il met à profit cette période pour servir comme steward. Il obtient son macaron de pilote à l’été 2013. Jusqu’à la catastrophe, il a accumulé 630 heures de vol sur A 320. «Nous n’avons rien remarqué dans son parcours qui aurait pu nous alerter. Il a passé toutes les épreuves sans la moindre difficulté, dont le stage de formation à Phoenix en Arizona. Pour nous, il était 100% apte à voler. C’est une énorme énigme», s’interroge, visiblement abasourdi, le patron de la compagnie Lufthansa, Carsten Spohr. Avant d’avouer au fil des questions: «Nous laissons beaucoup de place à l’aspect psychologique pendant la formation mais une fois en service, les pilotes ont une visite médicale une fois par an. Mais il n’y a plus d’évaluation psychologique.» Le «blanc» laissé par cette déclaration spontanée est interrompu par une journaliste américaine: «Chez nous, quand un pilote sort du cockpit, il reste tout de même deux pilotes. Pensez-vous à changer vos standards de vol?» Réponse: «Non, je ne vois pas de raison de changer nos procédures, dont les paramètres sont parmi les meilleurs au monde. Aucun système n’est infaillible. Pour nous, c’est un cas particulier tragique.» Assis à la droite du chef de la première compagnie européenne, un pilote de Germanwings vient en renfort. «Quand un pilote ne se sent plus en état de voler, il a l’obligation d’en faire part à ses supérieurs et ses collègues doivent signaler s’ils remarquent des défaillances.»

Un élu exclut l’acte terroriste

Le week-end, Andreas survolait les reliefs vallonnés qui surplombent le Rhin près de Coblence. Il était membre du Luft sporting club Westerwald où il avait appris le vol à voile. Le président de l’association se souvient «d’un jeune homme sympathique, drôle et poli. Il voulait concrétiser son rêve d’enfant… Voler. On l’a connu jeune adolescent qui apprenait sur planeur jusqu’à ce qu’il franchisse toutes les étapes pour devenir pilote d’A320.» Klaus Radke, très attristé par la nouvelle qui s’est abattue comme la foudre sur le village de 12 000 habitants, ne parvient pas à croire à la version des médias et «appelle à la retenue».

Sur les hauteurs de Montabaur, l’accès à la villa cossue des parents Lupitz est barré par les voitures de police. Andreas vivait toujours chez eux, en compagnie de son frère plus jeune. Les voisins évoquent eux aussi un garçon discret, qu’ils voyaient le week-end chausser les tennis pour aller faire son footing. Grâce à son salaire de copilote, il avait acquis un appartement à Düsseldorf, ville de son aéroport de rattachement. Une ville dont plusieurs victimes du crash qu’il a délibérément provoqué, si la version du suicide par avion se confirme, étaient originaires.

Le ministre de l’Intérieur du Land a lui exclu tout lien du copilote avec une organisation terroriste.

David Philippot, «Le Figaro»


Des compagnies ne veulent plus de pilote seul dans le cockpit

Ce que l’on sait du crash de l’A320 de Germanwings pose plusieurs questions sur les procédures à suivre dans le cockpit, sur le recrutement et le suivi psychologique des pilotes d’avions de ligne. Suite au drame survenu dans les Alpes françaises, plusieurs compagnies, dont la compagnie low cost EasyJet, présente à Genève, Bâle et Zurich, ont décidé d’imposer la présence permanente de deux personnes dans le cockpit. Cette procédure aurait pu éviter par exemple le détournement de février 2014, qui s’était terminé sans dommage sur l’aéroport de Genève. Le copilote d’un avion d’Ethiopian Airlines avait attendu que le pilote s’absente du cockpit pour s’y enfermer et avait ensuite détourné le vol à destination de Milan, pour se poser en Suisse et y demander l’asile.

Dans l’hypothèse d’une pulsion suicidaire du copilote de l’A320, la question du suivi psychologique des pilotes se pose aussi. Selon Die Welt, la compagnie Lufthansa – dont Germanwings est une filiale – soumet les candidats au pilotage à un questionnaire personnel très détaillé. Ils sont ensuite convoqués à trois jours de tests techniques et psychologiques avant d’être formés par la compagnie. Ensuite, ils subissent des tests physiques et médicaux qui se répètent tous les ans. En revanche, il n’y a pas de suivi psychologique.

Carsten Spohr, PDG de Lufthansa, s’est dit hier «secoué» par les nouveaux développements dans l’enquête. «Peu importe l’exigence des standards de sécurité, un tel événement tragique est imprévisible. Rien ne pourrait empêcher un tel acte isolé», a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse à Cologne. Et d’ajouter: «Quand une personne se tue avec 149 autres personnes, ce n’est plus un suicide.»

A Genève, le généraliste Frédéric Villard fait partie des médecins agréés par l’Office fédéral de l’aviation civile pour assurer le suivi médical des pilotes. Dans son cabinet, le Genevois en reçoit 600 par an. Il rappelle que la santé représente un critère de sélection dès le début de la formation. «Ceux qui souffrent notamment de maladies cardiovasculaires, d’épilepsie, de diabète ou d’un mal pouvant entraîner une perte de connaissance sont exclus d’office.» Ensuite, l’aptitude à voler est examinée chaque année, puis chaque semestre dès l’âge de 50 ans ou dès 40 ans pour les pilotes seuls à bord. Ce contrôle est somatique et non psychologique. «S’il a un doute, le médecin émet une suspension provisoire du permis de voler. De son côté, la compagnie fait ses propres check-up et peut nous envoyer un pilote après un geste de mauvaise humeur ou une attitude déplacée.»

Swiss fait valoir que ses pilotes passent une visite par an, qui comprend un entretien psychologique. «Les pilotes savent très bien que leur santé fait partie de leur métier, reprend le Dr Villard. Ils se surveillent et peuvent se dénoncer entre eux. La suspension n’est pas prise comme une sanction.» Pour le médecin, il est très ardu de prévoir «le coup de folie» ou de repérer une dépression larvée. Pilote lui-même, il estime que tout aurait pu être évité si le système de sécurité avait permis au second pilote d’accéder à la cabine.

Jean-Daniel Gerhard, pilote chez Swiss – qui est aussi instructeur sur Airbus A320 – s’interroge pour sa part sur le recrutement de pilotes par les compagnies low cost. «Chacun sait qu’ils sont moins bien payés que les pilotes de ligne des grandes compagnies. Leur recrutement est donc logiquement moins sélectif. On voit même des copilotes faire des heures de vol gratuitement pour pouvoir prétendre à obtenir leur licence auprès de grandes compagnies», lance-t-il. Le Vaudois parle même de «mobbing général» et de rythme de travail très soutenu pour les pilotes.

Sophie Davaris et Olivier Bot


«En général, quand on se suicide, c’est seul»

C’est à la fois avec gravité et irritation que le procureur de Marseille s’est exprimé hier dans l’un des salons de l’aéroport de Marignane. Gravité devant le récit hallucinant de l’acte fou du copilote Andreas Lubitz qui a sciemment précipité vers la mort 150 personnes. Irritation manifeste devant la prise de connaissance par la presse, en l’occurrence le New York Times, des transcriptions des conversations des pilotes tirées de l’enregistreur de vol. Elles n’ont été transmises au magistrat que tard dans la nuit de mercredi à jeudi. Le regard se tourne résolument vers les responsables du Bureau d’enquêtes et d’analyses pour la sécurité de l’aviation civile (BEA), qui n’auraient pas fait preuve ici de la plus parfaite loyauté.

Pour Brice Robin, le dossier recèle en tout cas encore bien des mystères qu’il appartient désormais à deux juges d’instructions prochainement nommés d’élucider. En détaillant avec méticulosité les dix dernières minutes du vol, le magistrat s’est livré à un récit glaçant où apparaît toute la détermination du pilote à précipiter la chute du Barcelone-Düsseldorf. «L’action ne peut être que volontaire», affirme-t-il.

S’agit-il pour autant d’un acte terroriste? La réponse une nouvelle fois fuse: «Il n’y a aucun élément qui milite en faveur d’un acte terroriste.» Mais le magistrat reconnaît qu’il ne possède pas pour l’heure assez d’éléments sur la personnalité et le parcours d’Andreas Lubitz, présenté comme un jeune pilote jusque-là sans histoire. La justice attend beaucoup des éléments qui seront prochainement transmis sur commission rogatoire par la justice allemande. L’interrogatoire des membres de la famille du copilote, qui se trouveraient désormais en France, devrait permettre d’en savoir un peu plus sur ce qu’il faut bien appeler le mystère Lubitz. Ainsi que les perquisitions des domiciles familiaux ordonnées par le Parquet de Düsseldorf.

Les révélations de ces dernières heures devraient provoquer la requalification des faits en «homicide volontaire». Le procureur, qui semble écarter pour l’heure la thèse d’un acte terroriste, ne penche pas non plus pour celle d’un «suicide». «En général, quand on se suicide, c’est seul.» Alors de quoi faut-il parler? Manifestement secoué par sa rencontre quelques minutes plus tôt avec 200 membres des familles dans un autre salon de l’aéroport, le magistrat hésite encore à écrire une histoire qui repose sur un scénario absurde. Ses collègues de l’instruction devront eux rassembler les scènes du drame pour que les familles puissent enfin comprendre pourquoi Andreas Lubitz, seul dans la cabine de pilotage, a brusquement tourné le «flight monitoring system» pour actionner la descente de l’avion, l’entraînant dans une irrémédiable perte d’altitude. Disons-le tout net, l’énigme du vol AF 4U9525 n’est que très partiellement levée, même si Brice Robin évoque «une progression considérable dans le dossier».

Jean-Michel Verne, Marseille

Créé: 26.03.2015, 22h29

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La chronologie du vol jusqu'au crash

Les dernières minutes du vol

L’essentiel

Boîte noire: Brice Robin, le procureur de Marseille, a détaillé les dix dernières minutes du vol en insistant sur la détermination du copilote à précipiter la chute de l’appareil.

Portrait: Le jeune homme de 28 ans apparemment sans histoire avait connu une période de dépression.

Mesures: Suite au drame, plusieurs compagnies, dont la compagnie low cost EasyJet, ont décidé d’imposer la présence permanente de deux personnes dans le cockpit.

Un acte pas inédit

Si la thèse du suicide avancée hier par le procureur de la République de Marseille, Brice Robin, se confirme, ce ne serait pas une première à bord d’un vol commercial. Le cas le plus récent remonte au 29 novembre 2013. Un avion de Mozambique Airlines reliant Maputo à Luanda, en Angola, s’écrase en Namibie avec 33 passagers.

Le scénario est similaire à celui de l’Airbus A320 de Germanwings.Le copilote étant sorti pour aller aux toilettes, le pilote s’est enfermé dans le cockpit avant de précipiter l’avion au sol. Le 31 octobre 1999, un Boeing 767 d’EgyptAir reliant Los Angeles au Caire s’abîme dans l’Atlantique avec 217 personnes à bord. Les analyses des données de vol révéleront que suite à la sortie du cockpit du commandant de bord, le copilote a entamé une descente vers l’océan tout en psalmodiant «Je m’en remets à Dieu». Le 19 décembre 1997, un Boeing 737 de la compagnie singapourienne SilkAir reliant Jakarta à Singapour s’écrase dans le sud de l’île de Sumatra, en Indonésie. Bilan: 104 morts. Les boîtes noires sont retrouvées mais inutilisables; elles ont été débranchées peu avant le crash. Les enquêteurs vont privilégier la thèse du suicide. Le 21 août 1994, un appareil de Royal Air Maroc s’écrase après son décollage d’Agadir avec 44 personnes à bord. L’acte est répertorié comme intentionnel. Le 9 février 1982, un DC-8 de la Japan Airlines s’écrase peu avant l’atterrissage. L’enquête conclut à une crise de folie suicidaire. La thèse du suicide a aussi été avancée après la disparition, le 8 mars 2014, du vol MH370 de Malaysia Airlines.

Y.V.D.S. avec AFP

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