«À Auschwitz, j’ai transformé ma haine en pitié pour mes bourreaux»

TémoignageÀ 91 ans, Edith Eger puise dans son expérience de la Shoah la force d’aider les autres à survivre à leurs traumatismes.

De son passé à Auschwitz, Edith Eger a retenu une certitude pour avancer: «C’est à nous de décider ce que nous voulons être.»

De son passé à Auschwitz, Edith Eger a retenu une certitude pour avancer: «C’est à nous de décider ce que nous voulons être.» Image: Patrick Martin

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C’est un petit bout de femme de 91 ans, un peu voûtée, fragile, qu’on a instinctivement envie de protéger. S’il n’y avait ces yeux espiègles, ce regard affûté, ce sourire généreux qui semble dire: «Moi, je vais bien. Comment puis-je vous être utile?» Le Dr Edith Eger est une survivante. Ils ne sont plus très nombreux à pouvoir témoigner de ce qu’ils ont vécu dans les camps de concentrations nazis. Et dans les salons très feutrés de l’IMD, l’institut de management de Lausanne qui l’accueillera ce mercredi pour une conférence exceptionnelle, ses paroles résonnent dans un silence presque sacré.

Edith a 16 ans en 1944 lorsqu’elle embarque avec sa famille dans le train qui l’emmène à Auschwitz. Ils sont Juifs de Hongrie, le père est tailleur, Edith est une danseuse et une gymnaste passionnée. À leur arrivée, son père est emmené, elle ne le reverra plus. «Nous étions dans une ligne, écrit-elle dans son livre, et on nous séparait, les femmes plus âgées et les enfants d’un côté, les jeunes de l’autre. Ma mère était entre ma sœur et moi. Un officier lui a fait signe de changer de colonne. J’ai voulu la retenir mais il m’a dit presque gentiment de ne pas m’en faire, que ma mère allait juste prendre une douche.»

Face au Dr Mengele

Edith ne le sait pas, mais elle se trouve alors en face du tristement célèbre Dr Joseph Mengele. L’Ange de la Mort, qui vient d’envoyer sa mère aux chambres à gaz, lui demandera le soir même de danser pour lui dans la misère des baraquements, sur la musique du «Beau Danube bleu», une scène surréaliste. «J’ai pensé aux mots de ma mère: «Nous ne savons pas où nous allons, mais personne ne peut te prendre ton esprit.» Et j’ai dansé. Et il m’a donné un morceau de pain.»

Ce sont ces mots qui lui ont permis de survivre, nous confie-t-elle. À l’impensable et à l’inattendu, à la souffrance et à la mort omniprésentes. «On peut choisir de se battre et fuir. Certains de nous ont attaqué les gardes, se sont jetés contre les barbelés et sont morts. Pour moi, les camps ont été une découverte, une opportunité. J’ai réussi à transformer ma haine en pitié pour mes bourreaux. Ils pouvaient me battre, me torturer, me jeter dans une chambre à gaz à tout moment, je ne pouvais rien y changer, mais ils ne pouvaient pas tuer mon esprit. J’avais 16 ans, un petit copain, j’étais amoureuse et sûre de le revoir. Je n’ai jamais imaginé que je ne m’en sortirais pas.»

Quelques mois après son arrivée à Auschwitz, l’Allemagne est sur le point de perdre la guerre, le camp est évacué par les nazis, les prisonniers installés sur les toits des trains transportant les munitions, des boucliers humains pour empêcher les bombardements des Alliés, «mais ils tiraient malgré tout». Edith survit, comme elle survivra à la longue marche forcée à travers l’Allemagne et l’Autriche jusqu’aux portes de Mauthausen et de Gunskirchen, où elle sera finalement libérée par les Américains, le 4 mai 1945.

En 1947, elle s’installe avec son mari aux États-Unis, suit des études de psychologie, et met sa formidable énergie et son pouvoir de résilience au service de ses patients traumatisés: vétérans du Vietnam, femmes battues, ados à la dérive. «J’essaie de les faire revivre leur passé pour évoluer, comme une chrysalide qui se transforme en papillon. De ne pas se dire: «pourquoi moi?» Mais: «que puis-je faire maintenant pour changer?» Aider ses patients à faire le choix de la vie et de la reconstruction, c’est tout l’enjeu de la mission que le Dr Eger s’est donnée et qu’elle restitue à travers les témoignages de son livre, «Le choix d’Edith», qu’elle vient d’écrire à 90 ans, et qui est déjà un best-seller.

Ne pas fuir son passé

Edith Eger est retournée à Auschwitz, pour ne plus fuir le passé. «Les remords sont dans le passé, ce que nous aurions pu faire, ou aurions dû faire. Mais il y a bien une chose que l’on ne peut pas changer, c’est le passé.»

Lorsqu’on lui demande si elle est inquiète de la banalisation des actes antisémites dans la société actuelle, des derniers sondages en France qui révèlent qu’un jeune sur cinq ignore ce qu’est la Shoah, le Dr Eger se souvient: «J’ai eu un jeune patient de 14 ans, un suprémaciste blanc. Il voulait tuer tous les Juifs. Il ignorait tout de ce que j’avais vécu. Mais derrière la colère se cache souvent la peur. Et je refuse de vivre dans la peur. Je veux dire aux jeunes gens d’aujourd’hui qu’il y a un moyen d’admettre qu’il y a un Hitler dans chacun de nous, mais qu’il y a aussi de l’amour, de la joie et de la passion dans chacun de nous et que c’est à nous de décider ce que nous voulons être. Car après tout, la vie ne dure qu’un jour.»

Edith Eger vit dans l’instant présent. Avec trois enfants, cinq petits-enfants et quatre arrière-petits-enfants, elle voit son existence comme la plus belle revanche sur Hitler. «Je fais du mieux que je peux avec mes capacités limitées, mais j’ai confiance en l’avenir et dans la liberté.»

«Le choix d’Edith», Dr Edith Eva Eger, Éditions JC Lattès

Créé: 07.05.2019, 16h13

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