À Amiens, la nouvelle lutte des classes

ReportageEmmanuel Macron, le «président des riches», et François Ruffin, le Robin des Bois de La France insoumise, ont grandi dans la même école à Amiens. Immersion dans une ville des deux France.

En octobre dernier, François Ruffin, député de La France insoumise de la Somme, et Emmanuel Macron se sont retrouvés dans l’usine de Whirlpool à Amiens.

En octobre dernier, François Ruffin, député de La France insoumise de la Somme, et Emmanuel Macron se sont retrouvés dans l’usine de Whirlpool à Amiens. Image: AFP

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Le monde sait désormais placer Amiens sur la carte de France. La ville nordiste (125 000 habitants), en amont de la baie de Somme, a vu grandir le jupitérien Emmanuel Macron (39 ans), le plus jeune président que s’est choisi la Ve République. C’est aussi la cité de François Ruffin (42 ans), journaliste trublion élu député de La France insoumise. Amiens, où les deux faces de cette France coupée en deux se partagent le même territoire. Plus troublant encore: la même école.

Le paradoxe nous amène d’abord à La Providence, l’établissement privé jésuite où ont été scolarisées ces deux figures du nouveau théâtre politique tricolore. Le directeur n’est pas peu fier de la nouvelle notoriété qui s’abat sur la cité. «Je viens de recevoir la demande d’un tour-opérateur chinois qui veut intégrer l’étape entre Paris et Disneyland», raconte Benoît Bernard. Le chef de l’établissement, la quarantaine, est trop jeune pour avoir connu l’élève Emmanuel Macron et l’enseignante Brigitte Trogneux. Mais il disserte avec gourmandise sur les deux «pipoles» de son école. «Bon, c’est surtout la salle de théâtre, là où se sont rencontrés Emmanuel et Brigitte, qui les intéresse. L’histoire d’amour passionne les Chinois, plus que notre politique», rigole le volubile directeur.

L’été dernier, un premier autobus de touristes chinois a visité les 11 hectares de cet établissement. Ici, on forme les enfants de la bonne société amiénoise, à bonne distance de ceux des quartiers populaires. Ainsi l’autre enfant d’Amiens, l’ex-ministre socialiste Najat Vallaud-Belkacem, née en 1977 tout comme Emmanuel Macron, n’a-t-elle rencontré ce dernier qu’à 35 ans, dans les couloirs de l’Élysée! «C’était et ça reste une école de gens aisés. Une école de classe», témoigne Gérard Banc. Retraité depuis peu, ce professeur de sciences (SVT) y a enseigné durant quatre décennies. Il était aussi en charge des photos de classe. Nous feuilletons son album de souvenirs. «Emmanuel Macron était un élève exceptionnel. Il ne répondait jamais avant les autres pour ne pas les écraser! Quand je l’entends parler de «fainéants», je ne le reconnais pas», raconte-t-il.

Gérard Banc ne cache pas son admiration pour le parcours de son ancien élève. «Ça, c’est François Ruffin. Il était lui aussi très doué, mais plus effacé. Rien à voir avec le hargneux qui met aujourd’hui le bazar à l’Assemblée nationale», désapprouve l’ancien prof, qui reconnaît toutefois la pertinence du journaliste lorsqu’il dépeint «avec vérité» la réalité sociale. Et, comme une allégorie de cette nouvelle lutte des classes qui marque ce début de quinquennat, Gérard Banc de poursuivre: «À Amiens, il y a les bourgeois et les pauvres. C’est très marqué. Comme à la Pro, où mes quatre filles ne se sont pas senties à l’aise. Une filière professionnelle a été ouverte au milieu des années 70 pour encourager la mixité. Mais le brassage ne se fait pas», témoigne-t-il.

Ces deux France, on les retrouve dans le centre d’Amiens avec Max, un demi-clochard qui vend des tickets de parking récupérés sous le regard de la cathédrale. «C’est un euro que Macron n’aura pas!» ironise-t-il. À deux rues de là, se dresse la chocolaterie Trogneux. La famille de la nouvelle icône Brigitte Macron y vend ses macarons depuis cinq générations, à des prix hors d’atteinte pour les habitants de Saint-Leu. Le quartier est pourtant tout proche, en contrebas de la cathédrale.

Saint-Leu et sa rue des Allocs

Mais là, les bars branchés ne parviennent pas à cacher la misère. La chaîne de TV M6 y a tourné Rue des Allocs en 2016. Une immersion en 4 épisodes dans un quartier frappé par le «chômage endémique», la «misère», mais qui offre des «tranches de vie touchantes», selon le descriptif enthousiaste de la chaîne. Les Amiénois ont moins aimé cette exposition de leurs «cas soc’». «La fracture sociale se sent partout en France. Mais depuis Whirlpool, Amiens en est devenu le symbole. C’est une ville où la proportion d’ouvriers et d’employés est plus importante que dans les autres métropoles de plus de 100 000 habitants», explique Patrick Lehingue, politologue à l’Université de Picardie. Il est vrai qu’à Amiens, bien avant Macron, les conflits sociaux ont eu une résonance nationale. La ville a été traumatisée par des crises retentissantes qui ont vu disparaître des milliers d’emplois. Whirlpool en 2017, Goodyear en 2014 ou encore Continental en 2009.

La fracture économique se retrouve dans les bureaux de vote, avec un écart de participation énorme aux dernières législatives, entre les différents quartiers de la cité. «Dans les dix bureaux de vote les plus bourgeois d’Amiens, 60% des électeurs inscrits ont voté. Dans les quartiers défavorisés, à peine 25%», rappelle Patrick Lehingue.

Whirlpool, le tourniquet des désillusions

Ce fatalisme, ce «plus rien à foutre» est pointé par le politologue Brice Teinturier. Il s’exprime au tourniquet de l’emblématique usine Whirlpool, qui a pourtant pu être partiellement sauvée. Des vies au futur incertain défilent. C’est le cas de Loïc, 20 ans, dont les 6 CDD ne se sont jamais transformés en CDI. Lionel, 45 ans, est, lui, convoqué pour un entretien de réembauche dans l’usine où il travaille depuis vingt ans! Dio, 52 ans, met des mots sur la désillusion des ouvriers. «Mes enfants, ils vont étudier pour quoi? Macron est le président des riches…» Cette tension sociale, palpable, c’est le moteur de François Ruffin, qui mène le combat à travers son journal Fakir (un Canard enchaîné picard), ou encore dans un documentaire militant, Merci patron, césarisé.

Le journaliste y raconte le combat d’une famille précaire contre le milliardaire Bernard Arnault. Lui-même y joue le rôle d’un Robin des Bois. Désormais député qui se paye au SMIC, il fait du parlement «un lieu d’interpellation!» François Ruffin nous reçoit dans sa cuisine d’un vieil immeuble en briques rouges. Il y revient chaque semaine, après ses trois jours passés au Palais Bourbon. «Amiens, c’est le retour sur terre!» lance-t-il. L’homme de gauche se revendique «du terrain», en opposition à Emmanuel Macron qu’il juge «hors sol».

Ruffin, la voix des sans-voix

«Lors de sa venue à Amiens en octobre, il y avait une absence totale de liesse pour l’enfant du pays. C’était frappant! Macron n’a pas d’enracinement. C’est signifiant: la droite traditionnelle n’aurait pas pris certaines mesures, comme la suppression des contrats aidés. Elle sait ce qu’est une association, une école, une maison de retraite en manque de personnel. Elle a des relais dans les mairies, les collectivités locales. Macron, lui, appartient à une oligarchie», répète François Ruffin, qui dit se battre contre l’apathie politique. Pourtant, il ne cache pas une forme d’empathie pour le nouveau président. «Macron a comme moi un côté joueur qu’on ne peut pas lui ôter. C’est un adversaire contre lequel j’adore boxer. Je crois que c’est réciproque!»

Féroce débatteur, François Ruffin cite en vrac Jean Jaurès, Lénine et Kropotkine, le théoricien du communisme libertaire. «Mon ennemi, c’est la finance, mais c’est surtout l’indifférence!» Et lorsqu’on lui oppose la faible mobilisation sociale actuelle, il rétorque: «La colère fait des émeutes, seul l’espoir fait des révolutions.» Car le député de La France insoumise se voit, avec^Jean-Luc Mélenchon, comme le principal opposant à Emmanuel Macron. «Vous êtes haï!» a-t-il écrit dans Le Monde à l’adresse de ce président «sans liens tissés avec le peuple».

Avant de filer chercher ses filles, François Ruffin d’ajouter: «Ma fonction? C’est amener les élites à voir les fourmis. Quand on traverse une prairie, on n’a pas conscience qu’on les écrase. Je reste un reporter. J’envoie cette réalité dans ce monde politique hors sol.» (TDG)

Créé: 12.11.2017, 18h34

La France pop’ mécontente de Macron

Pour le directeur de l’IFOP, Jérôme Fourquet, les premiers pas présidentiels ont creusé le fossé avec la «France des décrochés».

– Assiste-t-on à un retour de la lutte des classes?

– Il y a d’abord la sociologie électorale. Lors de la présidentielle et des législatives, même si Emmanuel Macron a fait des voix dans la France populaire, un net clivage social s’est exprimé. Il a été élu par la France des favorisés, des optimistes. Les catégories plus populaires, plus défavorisées, la «France des décrochés» allait plutôt vers les autres. Deuxièmement, les premiers mois du mandat, tant sur la nature de la politique menée que sur les expressions d’Emmanuel Macron, ont nourri la critique d’un «président des riches».

– Une critique justifiée?

– Chacun se fera son opinion. Mais on ne peut que constater que le télescopage entre la baisse des allocations de logement (APL), les facilités de licenciement et l’allégement de trois milliards de l’impôt sur la fortune ont coloré le début du quinquennat. Avec les sorties sur les «fainéants», les «cyniques», etc., la critique est montée en intensité. Au deuxième tour de la présidentielle, Emmanuel Macron a fait ses moins bons scores chez les ouvriers et les employés. Aujourd’hui, deux tiers de la France populaire se disent mécontents de lui.

– Le nouveau clivage, c’est peuple et élite, et non plus gauche-droite?

– On voit un clivage entre Macron d’une part et Ruffin et Mélenchon d’autre part. Mais il ne faut pas oublier qu’une part significative des classes populaires est toujours attirée par Marine Le Pen. La France insoumise ne peut pas prétendre rassembler tout ce monde-là: même si c’est son objectif, en criant haro sur l’oligarchie plutôt que sur l’immigré. Mais le clivage «oligarchie/France d’en bas» a une certaine consistance. Jo. M.

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