Une mobilisation sans précédent pour faire baisser les féminicides

FranceLe gouvernement annonce une rafale de mesures contre les violences faites aux femmes mais pas plus d’argent. Historique?

Le premier ministre, Édouard Philippe, a lancé mardi à Matignon, en présence de la secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa (à g.), le «Grenelle des violences domestiques». Lucien Douib (tout à g.) est venu à cette occasion témoigner du drame de sa fille, tuée par son mari le 3 mars dernier.

Le premier ministre, Édouard Philippe, a lancé mardi à Matignon, en présence de la secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa (à g.), le «Grenelle des violences domestiques». Lucien Douib (tout à g.) est venu à cette occasion témoigner du drame de sa fille, tuée par son mari le 3 mars dernier. Image: AFP

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C’est un décompte effroyable que les associations d’aide aux femmes battues tiennent depuis le début de l’année. Celui des «féminicides», ces meurtres de femmes tuées par leur mari, leur compagnon ou leur ex, souvent pour la simple raison qu’elles ont décidé de le quitter afin d’échapper à sa violence et à ses coups. Vendredi dernier, elles étaient 99 en France à être tombées depuis le début de l’année, mais en quelques jours, une jeune femme de 21 ans et une grand-mère de 92 ans ont alourdi ce chiffre… Le féminicide n’a pas d’âge, pas de catégories sociales, il frappe partout, et tous les trois jours, en France, une femme en meurt. Ce n’est d’ailleurs que la pointe d’un iceberg terrifiant: 220 000 femmes sont victimes de violences domestiques.

Prenant le président Macron au mot de son engagement de faire de l’égalité hommes-femmes une priorité de son quinquennat, la secrétaire d’État Marlène Schiappa a obtenu l’organisation d’un «Grenelle des violences domestiques». En référence aux accords de Grenelle, qui avaient marqué un moment historique dans les négociations sociales en 1968, elle prétend marquer les esprits et lancer un ensemble de mesures pour faire diminuer de manière drastique les violences faites aux femmes.

Mardi après-midi, c’est à l’hôtel de Matignon, sous la direction d’Édouard Philippe et en présence de treize ministres, que ce Grenelle a été lancé. Une mise en scène solennelle, devant 80 invités – représentants d’associations, policiers, magistrats, avocats, assistants sociaux…

Plaintes classées sans suite

Et puis aussi, surtout, parents de victimes. Comme Lucien Douib, père de Julie, dont le témoignage a ouvert la cérémonie et donné la mesure du chemin à parcourir. Sa fille, Julie, mère de deux enfants, avait 34 ans le 3 mars dernier quand son mari l’a tuée, en Corse, avec son arme de tir sportif. Ils étaient séparés depuis quelques mois et pourtant les violences et menaces de mort n’avaient pas cessé. «Elle avait porté plainte à cinq ou six reprises, moi-même j’ai porté plainte à cinq ou six reprises, mais trois jours avant sa mort, nous avons appris que toutes les plaintes étaient classées sans suite. Pourquoi? Je ne sais pas», accuse le père d’une voix brisée. Il ajoute: «Deux jours avant sa mort, elle leur a dit, au commissariat: «Il va falloir qu’il me tue pour qu’on m’écoute!»

Les témoignages de ce genre sont légion, depuis des mois les associations les font remonter et elles exigent des mesures rapides s’inspirant du modèle espagnol, avec des moyens supplémentaires pour l’hébergement des femmes battues, des procédures plus rapides et des bracelets électroniques empêchant un homme d’approcher celle qu’il menace. Engagée dans le mouvement #NousToutes, l’actrice Éva Darlan résume les voix les plus critiques: «Les mesures, on les connaît. Un Grenelle, c’est le meilleur moyen de ne rien faire.»

Atavisme social

C’est sans doute la raison pour laquelle, en ouverture du processus qui va durer trois mois, le premier ministre Édouard Philippe a choisi un regard large, présentant le phénomène des violences faites aux femmes comme un atavisme social qui concerne toutes les couches de la population. «Certains hommes n’arrivent pas encore à supporter que leur compagne existe autrement que pour eux», note-t-il. Et face aux appels à l’aide qui restent sans réponse, il plaide une responsabilité collective: «Depuis des siècles, ces femmes sont ensevelies sous notre indifférence, sous notre déni, sous notre incurie, peut-être sous notre machisme séculaire, et au fond sous notre incapacité à regarder en face cette horreur.»

Viennent ensuite les «mesures urgentes» que, avant même les résultats du Grenelle, le gouvernement veut déployer. La première consiste en un crédit de 5 millions d’euros pour créer 1000 nouvelles places d’accueil qui s’ajouteront aux 5000 places existantes et aux 240 supplémentaires déjà prévues avant la fin de l’année.

Sur ce qu’il appelle «le calvaire de la plainte», le premier ministre n’élude pas le problème et cite même un cas entendu le matin même où un policier, à une femme qui lui demandait de l’accompagner chez son mari pour chercher ses affaires, répond: «Ce n’est pas prévu par le code.» Un audit sera mené dans 400 commissariats pour «corriger ces dysfonctionnements» et des procureurs spécialisés seront mis en place pour traiter les affaires plus rapidement.

Bracelet préventif

Enfin, des projets de loi seront discutés cet automne pour permettre la pose de bracelets électroniques antirapprochement non seulement après une condamnation, mais aussi comme mesure préventive.

Pour les associations féministes, qui demandent des moyens supplémentaires (500 millions d’euros contre environ 80 aujourd’hui), les mesures sont généralement jugées décevantes. Pourtant, Anne-Cécile Mailfert, de la Fondation des femmes, salue ce qui n’est «pas un départ énorme, mais ça reste un départ, avec quelques bonnes pistes et quelques déceptions».


L’efficacité espagnole comme modèle

En dix ans, l’Espagne a divisé le nombre de féminicides par deux. Septante-six femmes sont mortes sous les coups de leur mari ou leur conjoint en 2008, 47 l’an dernier. Pourtant, les Espagnols ne sont pas moins violents que les Suisses ou les Français. Mais Madrid légifère beaucoup. Et depuis longtemps. La prise de conscience de ce fléau date de la fin du franquisme, il y a plus de quarante ans. Il a toutefois fallu attendre 1997 et le martyre d’Ana Orantes pour que le gouvernement prenne pleinement conscience de l’ampleur et de la gravité de ce phénomène. Le 4 décembre, cette mère de famille de 60 ans témoignait de son calvaire devant les caméras de télévisions. Des coups et des humiliations à répétition sous le regard terrifié de ses huit enfants. Elle expliquait alors avoir porté plainte à plusieurs reprises. En vain. Malgré son divorce, elle avait été contrainte à vivre sous le même toit que son mari. Treize jours plus tard, Ana était assassinée, brûlée vive par son époux. Une onde de choc a traversé le pays. Deux ans plus tard, le Code pénal était réformé afin de reconnaître les violences psychologiques comme un délit et d’introduire des mesures d’éloignement.

Depuis, tous les gouvernements, de droite comme de gauche, prennent ce problème très au sérieux. La lutte contre les crimes machistes est devenue une priorité nationale. En 2003, un observatoire des violences conjugales dont le but est de recenser les victimes a vu le jour. En 2004, le gouvernement socialiste de Zapatero promouvait une loi cruciale qui s’attaque à la violence de genre dans son ensemble. Prévention, protection et condamnations dissuasives. Depuis dix ans, les conjoints considérés comme dangereux sont placés sous surveillance à l’aide de bracelets électroniques améliorés. Ce système – qui permet à la victime d’être prévenue grâce à un petit boîtier géolocalisé afin d’avoir le temps de se mettre à l’abri – a fait ses preuves. Actuellement, près de 1200 hommes violents portent ce type de dispositif.

Yannick Van der Schueren

Créé: 03.09.2019, 22h14

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