Roubaix renaît alors qu’elle reste la ville la plus pauvre de France

Notre tour de France présidentielEn dix ans, la précarité n’a cessé de progresser en France. A Roubaix, un habitant sur deux est pauvre. Pourtant cette ville a vu naître de grandes fortunes. Contrastes

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Nous avons voulu sentir battre le cœur de la France. La campagne présidentielle française ne ressemble à aucune autre. De cette élection dépendra pourtant l’avenir de l’Europe. Alors elle est aussi l’affaire de l’Europe. Quatre journaux européens, Le Soir, La Repubblica, Die Welt et La Tribune de Genève, membres de LENA (Leading European Newspaper Alliance), ont uni leurs efforts pour écouter battre le pouls de ce pays. Nous sommes partis à travers la France pour mieux la comprendre.

Jusqu’au premier tour de l’élection présidentielle, rendez-vous une fois par semaine dans votre journal (et chaque jour sur notre site) pour découvrir les dix étapes de ce voyage. Xavier Alonso (La Tribune de Genève), Anaïs Ginori (La Repubblica), Martina Meister (Die Welt) et Joëlle Meskens (Le Soir)


Première étape: Roubaix

C’est la ville des contrastes. Roubaix, la ville la plus pauvre de France, étale une beauté inespérée. Toutes de briques rouges, ses bâtisses élégantes disent sa fortune d’autrefois. Ses friches industrielles, où les métiers à tisser se sont tus, ont été reconverties en ateliers chics pour designers. L’un des plus grands hébergeurs de sites Internet mondiaux, OVH, a son siège social à Roubaix. «La pauvreté et la richesse, c’est l’histoire de Roubaix! La concentration de la richesse induit la concentration de la pauvreté», explique Vincent Boutry. Il est le directeur de l’Université populaire et citoyenne de Roubaix. Une conscience activiste de sa ville.

Roubaix incarne le paradoxe de l’économie française. Ses emplois industriels dégringolent. Et ceux créés par la nouvelle économie ne bénéficient pas, ou peu, à cette population déclassée. A trois mois de la présidentielle, il était intéressant de commencer notre tour de France ici, et de sentir si les enjeux de l’élection sont en phase avec le pays réel.

On arrive à Roubaix par le «Mongy», le tramway local qui relie Lille à Roubaix et Tourcoing. Un pied en Belgique et l’autre en France avec un lien immédiat vers le Royaume-Uni: le port de Dunkerque est à 100 kilomètres. Idéalement placé au carrefour de l’Europe industrielle, Roubaix affiche pourtant des indicateurs catastrophiques. Soit 95 000 habitants et 45% de sa population qui vit sous le seuil de pauvreté (estimé à 977 euros par mois). C’est encore 30% qui touchent le RSA (un complément de revenu pour les travailleurs pauvres). C’est un taux de chômage record pour une grande ville: 30%, avec un pic à 50% chez les jeunes (de 15 à 24 ans). Bienvenu dans le Nord…

«Chercher le prix!»

«Vous n’êtes pas venu faire un nouveau reportage sur les Ch’tis!» rigole Vinciane. Elle tient une sandwicherie dans une rue de transition. Le centre-ville a en effet belle allure, mais dès qu’on arrive dans les artères plus excentrées, les commerces ont baissé leurs rideaux de fer pour toujours, les fenêtres barrées et les panneaux «à vendre» fleurissent. «Ici, les gens cherchent le prix, pas la qualité», raconte la patronne de ce snack sympa qui tranche avec les kebabs indigents encore ouverts. «C’est quoi, la pauvreté? L’isolement et la solitude sont plus durs à vivre que la précarité. Ici à Roubaix, les droits fondamentaux des gens, ceux du respect de sa parole et du regard de l’autre, existent encore», explique Anne Lescieux en faisant la route vers à pied vers le café L’Univers. Ce restaurant associatif sert en moyenne 120 repas par jour à des prix tout doux: 2,50 euros. Et c’est gratuit pour les RSA!

La pauvreté, c’est tout de même celle que raconte Elianne. «Adulte handicapée, sans pouvoir travailler, mes revenus sont très bas. Ici les repas sont diversifiés. Il y a des viandes et des desserts», raconte cette retraitée. Souriante et digne, elle rayonne d’une beauté fatiguée par les coups de la vie. La cantine de l’Univers est quasi pleine. Tous les âges, toutes les nationalités s’y mélangent. Depuis 1993, l’endroit est le vaisseau amiral du dispositif associatif que nous fait visiter son fondateur. Justement, Vincent Boutry: «L’identité de Roubaix, c’est la solidarité. Ici, ça tient encore!»

Il en veut pour preuve que le FN est très en dessous de ses scores régionaux. Marine Le Pen a fait 26,5% des voix lors des élections régionales de décembre 2015 alors qu’elle casse la baraque avec 40,6% dans cette région sinistrée. La ville a été arrachée à la gauche en 2014 à la faveur d’une quadrangulaire. Son nouveau maire républicain, Guillaume Delbar, joue dans un registre droite populaire qui plaît. Un socialiste referait-il 67% des voix, comme Hollande en 2012? «Le revenu universel est une notion qui parle aux gens qui ont un travail», glisse Vincent Boutry.

Les plus grandes fortunes

Pourquoi ça coince? «Parce que quand les usines ont fermé, la reconversion était impossible. Les ouvriers sont restés sur le carreau. Le Roubaix numérique, celui qui gagne, c’est du tertiaire. Les gens viennent travailler à Roubaix, mais les Roubaisiens ne trouvent pas d’emploi», expliquent les permanents de l’Uni populaire. La nouvelle économie du Web installe ses locaux dans les anciennes manufactures de tissu. La Redoute, les 3 Suisses, Damart, les grandes enseignes de la vente par correspondance sont nées à Roubaix. Comme la grande distribution, avec Auchan. Dont la famille Mulliez (fortune estimée: 18 milliards d’euros) dispute la première place des riches français à Bernard Arnaud (21 milliards). Le patron de LVMH est aussi un Roubaisien.

Le nombre de grandes fortunes industrielles résidant dans les banlieues chics de la ville la plus pauvre de France impressionne. Tout à côté, la commune de Croix est troisième de France pour l’ISF (l’impôt de solidarité sur la fortune). Pas étonnant dès lors que la politique culturelle de Roubaix, via les donations, ait permis des folies comme La Piscine. Ce bain public rénové en musée d’art moderne fait la fierté de tous. «C’est un projet fou qui illustre l’optimisme des gens de Roubaix. Ils ne s’apitoient pas sur leur sort», glisse la responsable com’ de La Piscine.


«La pauvreté a été la grande absente du débat!»

Interview de Christophe Robert, Délégué général de la Fondation Abbé Pierre.

Image: Marie-Pierre Dieterlé

La Fondation Abbé Pierre a reçu plusieurs candidats à la présidentielle: que leur avez-vous demandé?

Nous voulions tout d’abord les entendre, puis débattre avec eux. Sans jeu de mots, la thématique de la pauvreté a été l’un des parents pauvres des débats produits lors des deux primaires. Les questions de pauvreté, de précarité, de ségrégation territoriale et de mise à l’écart de tout un pan de la population n’ont pas été intégrées. Il y a 8,8 millions de pauvres dans notre pays. Plus 1 million en dix ans!

Vous constatez une dérive?

L’évolution se perçoit au-delà des indicateurs. Nous avons 4 millions de mal logés dans des conditions très difficiles. Et le mal-logement, c’est un agglomérat d’indicateurs différents: ainsi il y a 14 millions de personnes fragilisées dans leur lien avec le logement. Dans le très préoccupant? L’augmentation de 50% des sans domicile fixe en dix ans ( ndlr: 143 000 ).

C’est encore un chiffre impressionnant!

Oui, tous les indicateurs sont très préoccupants. L’année dernière, le nombre d’expulsions locatives a augmenté de 24% en France. Je peux les multiplier. Mais nous avons à l’heure actuelle 5,7 millions de chômeurs. C’est plus 800 000 depuis 2012. C’est 2 millions de plus qu’en 2007.

Selon vous, cette précarité est le signe d’un recul républicain.

Ces publics qui se sentent mis à l’écart, qui ne voient aucune perspective, qui constatent qu’on ne parle pas d’eux dans les débats sont de plus en plus dans une défiance envers les politiques. Cela contribue à affaiblir la démocratie et crée un doute sur la capacité d’intervention de l’Etat. Ce n’est pas insignifiant! Et on peut encore évoquer ceux qui sont juste au-dessus et qui ont peur de basculer.

Y a-t-il une concurrence entre migrants, demandeurs d’asile et pauvres Français comme l’avance le Front national?

La politique d’accueil n’est pas satisfaisante. Personne ne doit rester à la rue dans un pays riche comme le nôtre. Parce que ce discours n’est pas assumé, la porte s’ouvre au débat sur les concurrences des pauvretés. On a vu comment les gens répondent présent dès que le discours politique change – cela a été le cas à la mi-quinquennat. Il faut le dire: notre pays est tétanisé par les sondages et la montée du FN.

Créé: 10.02.2017, 19h47

Dossiers

Nos dix étapes.
1.La précarité à Roubaix
2.Le catholicisme politique à Lyon
3.La crispation xénophobe à Béziers
4.L’exception culturelle à Paris
5.Les élites à Strasbourg
6.Les radicalisés à Nice
7.Les insoumis à Notre-Dame-des-Landes
8.La désertification rurale à Charroux
9.La désindustrialisation à Florange
10.La dérégulation en Seine-Saint-Denis

Leurs propositions sur la pauvreté


François Fillon
La première cause de pauvreté, c’est le chômage, estime-t-il. Mais il veut une loi pour financer des structures comme Emmaüs.


Benoît Hamon

Augmenter de 10% et ouvrir le revenu de solidarité active aux jeunes. A terme, le revenu universel atteindrait 750 euros pour tous.


Marine Le Pen
Prime au pouvoir d’achat et revalorisation des minima sociaux, comme la «retraite», mais conditionnée à la nationalité française.

Emmanuel Macron
Encourager le retour à l’emploi en gommant les effets de seuil. D’où une prime emploi et suppression des charges sur le Smic.


Jean-Luc Mélenchon
Revalorisation du salaire minimum (+16%: 1300 euros net). Veut la «sécurité sociale intégrale» et le droit à l’emploi pour tous.

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