Lioubov Sobol, l’égérie de la contestation anti-Kremlin

RussieLe prénom de la juriste signifie «amour» en russe. Il est devenu l’un des slogans des manifestations contre le régime.

Lioubov Sobol malmenée par les forces de l’ordre lors d’une des manifestations qui secouent Moscou depuis plus d’un mois.

Lioubov Sobol malmenée par les forces de l’ordre lors d’une des manifestations qui secouent Moscou depuis plus d’un mois. Image: REUTERS/TATYANA MAKEYEVA/Reuters

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Regard froid, le corps soudainement immobile après des semaines de mobilisation sur le terrain, Lioubov Sobol intrigue. Elle vient de s’asseoir. Cette jeune femme russe de 31 ans est devenue l’égérie de la vague de contestation qui bouscule Moscou depuis plus d’un mois. «Notre mouvement marquera l’histoire et n’est pas près de se finir!» glisse la juriste, l’une des alliées clé du leader de l’opposition, Alexeï Navalny. Le ton est calme et déterminé, le verbe riche et rapide. Mais, tout en défendant son action contre la mairie de Moscou et contre le Kremlin de Vladimir Poutine, Lioubov Sobol semble comme absente. C’est qu’elle sort de trente-deux jours de grève de la faim. «Je me sens faible…» s’excuse-t-elle timidement.

La grève de la faim a commencé le 13 juillet. À un mois et demi de l’élection du 8 septembre de la douma municipale de Moscou, la commission électorale de la ville venait de refuser d’enregistrer des dizaines de candidats d’opposition. Parmi les recalés au final: Lioubov Sobol, qui, déjà très engagée dans l’opposition, avait décidé de se présenter dans sa ville, elle la fille du peuple et non des élites. «Les sondages montraient que, dans ma circonscription, plus de 44% des gens me connaissaient. J’avais une chance de gagner… Ils nous volent les élections et notre avenir!»

Marquer les esprits

«La peur n’est plus de notre côté. Même chez ces jeunes arrêtés, le visage en sang à cause des coups de la police. Malgré leur déni et leur propagande, les autorités comprennent que la contestation gagne du terrain. Samedi dernier 50 000 manifestants, bientôt un million!» espère Lioubov Sobol, qui, pour marquer les esprits, a donc décidé de se mettre en grève de la faim. «Une des mesures de mon arsenal pour m’opposer au régime», résume-t-elle dans un soudain sourire glacial.

Son choix a surpris tout le monde. Y compris son mari. «Il m’a disputée plus d’une fois. Il s’inquiétait», reconnaît-elle. Y compris Alexeï Navalny. «Elle ne l’a pas consulté avant de prendre sa décision. Lioubov, c’est Lioubov! Elle est souvent incontrôlable…» confie un proche qui, aujourd’hui, ne cache pas son soulagement. Ces derniers jours, la meneuse des troupes de la rébellion chutait, perdait connaissance, marchait accompagnée, souffrait du foie. Elle a fini par annoncer mercredi soir qu’elle cessait sa grève de la faim. Lorsque nous l’avons rencontrée le lendemain, sa faiblesse physique était visible. Visage creusé, regard hésitant, gestes lents. Mais voix combative.

Son mari empoisonné

Assise droite et impassible sur le sofa du studio télé des bureaux d’Alexeï Navalny, un peu à l’écart du centre de Moscou, Lioubov Sobol raconte comment sa vie est ici. Sur la chaîne de l’opposition, c’est le principal visage des vidéos diffusées sur YouTube pour révéler les diverses affaires de corruption dans les élites autour de Vladimir Poutine. L’une des affaires les plus retentissantes a visé en 2016 Evgueni Prigojine, un proche du pouvoir. Les révélations ont fait le tour du web, mobilisant l’opposition, crispant les autorités. Pour la famille de Lioubov Sobol, cela a failli mal finir: quelques jours après, son mari a subi un empoisonnement dont il a réchappé, mais qui restera mystérieux.

Sa famille solidaire

«Ma famille me soutient», insiste Lioubov Sobol. Elle a même emmené sa fille, 5 ans, à certaines manifestations pacifiques. «Je lui montre, je lui explique. Elle comprend. Et sait très bien qui est ce Poutine…» plaisante-t-elle. À la maternelle, la mère de famille et l’opposante ne font qu’un: elle a mené le combat pour que soit retiré de la salle de classe le portrait de Vladimir Poutine. «C’est contraire à la Constitution et à nos libertés…» Indirectement, sa fille la protège aussi. Lioubov Sobol est de toutes les manifestations, régulièrement interpellée par les policiers dans la violence. Mais, contrairement aux autres leaders du mouvement, tous des hommes, elle sait qu’elle ne peut être incarcérée. Car la loi russe interdit d’incarcérer une mère d’un enfant de moins de 14 ans dans les affaires administratives.

Changer le système

Après le 8 septembre, Lioubov Sobol prévoit de poursuivre son combat. Sur YouTube, smartphone en main, comme d’habitude pour cette blogueuse dont le cœur bat au rythme de ses tweets avec quelque 100 000 vues par heure. Dans la rue où, dans les manifestations, son prénom («amour» en russe) tient de slogan. «Et il faut continuer les enquêtes sur la corruption dans le régime de Poutine», prévient cette juriste qui, parlant bien anglais, rêvait d’entrer à la fin de ses études dans un cabinet international d’avocats. Mais elle est restée à Moscou. Et, dès qu’elle a reçu son diplôme, elle a rejoint l’équipe anticorruption d’Alexeï Navalny. C’était en 2011, année des premières grandes contestations anti-Kremlin. «Impossible de travailler dans le système judiciaire russe, trop dépendant et instrumentalisé. Mon seul travail, c’est ici», raconte-t-elle dans un autre sourire. «Pour commencer à changer le système de l’intérieur…»

Créé: 16.08.2019, 21h32

Opposition: Navalny grand absent des manifs

Pour le Kremlin, c’est une certitude: «Il n’y a pas de crise politique» à cause des manifestations se succédant tous les samedis à Moscou depuis mi-juillet. Ce samedi, à partir de 14 heures, une partie de l’opposition appelle pourtant encore à participer, dans plusieurs endroits du centre de la capitale, à de nouvelles actions ponctuelles de protestation. Contre le rejet des candidatures d’opposants pour l’élection locale du 8 septembre. Et plus largement contre le régime de Vladimir Poutine.

Le scénario devrait se répéter comme la plupart des précédents samedis: ces simples «piquets» de contestation n’ont pas été autorisés; par centaines, les rebelles viendront tout de même; en surnombre, la police les arrêtera dans la violence. Avec un grand absent: Alexeï Navalny, le leader de l’opposition incarcéré jusqu’au 23 août, un mois après avoir été condamné à 30 jours de prison pour «infractions répétées aux règles d’organisation des manifestations».

Au siège du mouvement d’Alexeï Navalny, le scepticisme est de rigueur. «Le 23, ils vont le libérer. Pour tout de suite l’arrêter de nouveau à la sortie de prison. On a l’habitude…» confie Ruslan Shaveddinov, l’un des responsables de la communication dans cette équipe qui, au fil des années, a appris à s’organiser. Et à faire sans le chef pendant ses longues semaines de séjour derrière les barreaux. Cette fois, les premiers jours, l’inquiétude était pourtant palpable. Car, dès le lendemain de son incarcération, Alexeï Navalny a dû en urgence être hospitalisé pour un mal mystérieux.

Les autorités ont évoqué une «grave réaction allergique». L’opposant a répliqué qu’il n’avait jamais eu d’allergies et s’est interrogé sur une possible tentative d’empoisonnement. Les services de santé ont depuis affirmé n’avoir détecté «aucune substance toxique» dans son organisme. «Mais nous n’avons aucun doute: il y a eu empoisonnement», affirme Lioubov Sobol (lire ci-contre). Des analyses indépendantes sont en cours, menées notamment à partir de cheveux qu’Alexeï Navalny a pu faire passer par l’intermédiaire de ses avocats.
B.Q.

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