«Les États-Unis espionnent l'ONU, c’est la triste réalité»

EspionnageLa CIA, Genève et le Rubik's Cube: notre interview d'Edward Snowden.

Edward Snowden a obtenu l'asile politique en Russie, après avoir extrait de nombreuses données secrètes aux Etats-Unis.

Edward Snowden a obtenu l'asile politique en Russie, après avoir extrait de nombreuses données secrètes aux Etats-Unis. Image: Lindsay Mills

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M. Snowden, où étiez-vous quand vous avez pris la décision de voler les secrets les plus secrets des États-Unis?

Tout d’abord, je n’ai rien volé. J’ai simplement copié quelque chose. Je travaillais dans le «tunnel»: une ancienne usine souterraine d’avions qui avait été transformée en centrale de la NSA. Il s’agissait d’un tube de béton armé d’un kilomètre de long sous un champ d’ananas sur l’île hawaïenne d’Oahu. À ce poste, j’ai vu comment, à une échelle sans précédent, les États-Unis agissent de manière criminelle: ils violent la Constitution américaine des milliards de fois chaque jour et surveillent les communications des citoyens américains. J’ai donc décidé d’informer des journalistes.

Des semaines durant, vous avez copié des informations top secret au sein d’un système lui aussi secret. Par là, vous avez mis en péril votre train de vie confortable à Hawaï…

Croyez-moi, ça n’a pas été facile pour moi. C’était une situation effrayante. Mon corps était en permanence chargé d’adrénaline. Le fait que je travaillais surtout la nuit et le week-end m’a aidé. Mais à tout moment, quelqu’un aurait pu venir dans mon bureau au mauvais moment.


A lire: Edward Snowden raconte son travail pour la CIA à Genève


Copier des données secrètes, c’est une chose, mais comment avez-vous réussi à les faire sortir de l’un des bâtiments les plus sûrs du monde?

Pour commencer, j’ai offert des Rubik’s Cube à tous mes collègues. Il y en avait partout et les vigiles étaient habitués à les voir, et on m’a vite surnommé «le type aux Rubik’s Cube».

Et vous avez caché les données dans un cube magique?

Plus précisément: sur des cartes micro et mini SD, c’est-à-dire de minuscules cartes mémoire. On peut les cacher partout…

Par exemple sous l’autocollant d’un cube magique?

Ou dans une chaussette ou dans la joue. Ou encore mieux: dans la poche arrière d’un pantalon. Un détecteur de métaux ne peut le trouver que s’il est placé directement en face, et même là, vous pouvez dire: «Oups, c’était un oubli.» Si les vigiles avaient inséré la carte mémoire dans un ordinateur, ils n’auraient rien trouvé, j’avais tout crypté.

Vous aviez donc plusieurs gigabytes de données secrètes dans votre appartement. Mais avant de contacter les journalistes Glenn Greenwald et Laura Poitras, vous avez parcouru Hawaï avec votre voiture, que vous aviez équipée d’une antenne spéciale. Pourquoi?

J’avais un ordinateur portable dans la voiture relié à un capteur GPS et un connecteur WLAN puissant. J’ai traversé l’île en voiture et j’ai utilisé un programme spécial appelé Kismet pour chercher des réseaux wi-fi ouverts. Au bout d’un moment, j’avais une carte avec d’innombrables réseaux ouverts: dans un centre commercial, sur des parkings, plein d’endroits qui n’éveilleraient pas les soupçons. Bien sûr, ce n’était pas la seule précaution de sécurité: j’ai dévié le trafic internet par d’innombrables serveurs et j’ai tout crypté. Et surtout, les deux journalistes n’ont appris mon nom qu’après mon départ d’Hawaï.

Vous vous êtes envolé pour Hong Kong pour y rencontrer Poitras et Greenwald…

Et j’étais tout de même étonné qu’ils soient venus aussi. J’aurais très bien pu être un fou qui voulait leur donner des documents au sujet d’une base lunaire secrète d’aliens.

Dans votre livre, vous dites que personne n’était au courant de vos plans: ni votre petite amie Lindsay, ni votre père, ni votre mère. Il n’y a que sur Skype que vous avez laissé une petite note énigmatique: «Désolé, mais il fallait que je le fasse»…

Il aurait été imprudent et injuste de leur dire quoi que ce soit. S’ils avaient su, on aurait pu leur demander des comptes dans le cas où ils n’auraient pas alerté les autorités. En plus, il est très difficile pour quelqu’un qui voit le gouvernement américain comme une force positive et libératrice, qui s’engage pour un monde meilleur, de comprendre ce que j’ai fait.

Vous voulez dire vos parents? Votre père a d’abord travaillé pour les gardes-côtes, puis pour le FBI, et votre mère pour la NSA. Les deux, comme vous l’écrivez dans votre livre, avaient une habilitation top secret.

Mon père aurait probablement essayé de m’arrêter.

Vous avez beaucoup révélé sur les activités des services secrets américains ces dernières années. En ce qui concerne votre vie privée, vous être resté discret. Pourquoi soudainement révéler des choses aussi intimes dans votre livre, comme le fait d’avoir rencontré votre petite amie par le biais de la plateforme de rencontre Hot or Not?

Beaucoup de choses ont changé depuis que je suis devenu un lanceur d’alerte. Nous assistons à une nouvelle montée de l’autoritarisme. Combinée à de nouvelles méthodes de surveillance, c’est une évolution dangereuse. Je me demandais comment je pouvais amener les gens à lire un livre sur la surveillance, et la personnalisation y contribue.

Dans votre livre, vous décrivez aussi votre premier piratage, un truc assez inhabituel…

Il me semblait injuste de devoir me coucher avant mes parents et avant ma sœur, alors, le soir de mon sixième anniversaire, j’ai agi: j’ai secrètement reculé toutes les montres de la maison de quelques heures. Bien sûr, mes parents avaient remarqué tout de suite, mais bon, ils ont joué le jeu, et n’ont remis les montres à l’heure qu’au petit matin, quand j’avais fini par m’endormir.

Quand vous aviez 12 ans, vous visiez déjà un institut de recherche nucléaire américain…

J’avais lu un article sur le programme nucléaire américain et j’avais consulté le site web du Los Alamos National Laboratory. J’ai trouvé une faille de sécurité et j’ai trouvé des documents qui n’étaient certainement pas censés être accessibles à tous. Eh bien, mes parents travaillaient pour le gouvernement, j’étais un bon garçon moi-même, alors j’ai contacté l’institution. J’ai écrit des courriels et laissé des messages dans ma boîte aux lettres. Environ une semaine plus tard, le téléphone a sonné et ma mère a répondu. C’était le laboratoire nucléaire de Los Alamos et ils voulaient parler à M. Snowden. L’assistant, amical, m’a remercié et m’a expliqué qu’ils avaient résolu le problème, puis m’a demandé si je cherchais un emploi. Quand il a réalisé que j’étais encore un adolescent, la conversation s’est vite terminée.

Dans votre livre, vous vous enflammez pour l’internet des années 90. Quels espoirs aviez-vous à l’époque?

Internet était mon grand amour. Il y avait toujours quelque chose que je n’avais pas encore lu, quelque chose que je ne savais pas encore, et je devais juste taper un mot, suivre un lien. Internet m’offrait la possibilité de m’évader du quotidien; je pouvais toujours être quelqu’un d’autre; je pouvais parler aux autres; je pouvais découvrir d’autres choses.

Pourquoi un jeune homme qui aime l’anarchie et la créativité d’internet entre-t-il dans la fonction publique?

Vu de l’extérieur, ça peut sembler bizarre. Mais j’ai grandi dans un milieu où tout le monde travaillait pour le gouvernement. Il est donc presque inévitable qu’à un moment donné, vous travaillerez vous-même pour le gouvernement. Après les attentats du 11 septembre 2001, George W. Bush a divisé le monde entre «nous» et «eux». J’aime mon pays et je me suis donc laissé embrigader dans ce nationalisme, qui était pour moi plutôt du patriotisme triomphant.

Vous avez postulé pour entrer dans les marines, mais à cause d’une blessure, vous n’avez pas été pris et vous vous êtes retrouvé dans les services secrets. Pour la CIA, vous étiez en poste à l’ambassade américaine à Genève. Votre livre laisse entendre que des ordinateurs de délégués des Nations Unies ont été piratés à l’aide de clés USB infectées. Y a-t-il eu des tentatives d’espionnage contre l’Organisation mondiale du commerce, la Croix-Rouge ou le gouvernement suisse?

Il est notoire que les États-Unis espionnent les Nations Unies. Dans mon livre, je ne décris que ce que j’ai vu et vécu moi-même. Mais ce n’était pas inhabituel non plus, c’est la vie quotidienne à la CIA. C’est la triste réalité: les États-Unis ont pris les Nations Unies pour cible. Pas pour sauver des vies; il s’agit d’influence diplomatique, d’espionnage économique, de contrôle social, bref, de pouvoir.

Venons-en aux détails: les États-Unis ont-ils espionné l’Organisation mondiale du commerce en Suisse?

Je n’en dirai pas plus que ce que j’ai décrit dans mon livre.

Dans votre livre, vous dites que Genève a offert les objectifs «les plus exigeants» et «les plus productifs» pour la CIA. La CIA espionne-t-elle l’Agence internationale de l’énergie atomique, la Croix-Rouge et d’autres organisations en Suisse?

Oui, si vous définissez les «organisations internationales» de façon plus large, c’est ce qui se passe.

Qu’en est-il des banques suisses? Dans votre livre, vous dites que vous avez été utile en essayant de recruter un banquier suisse pour la CIA.

Que les choses soient claires: je ne révélerai pas de nouvelles informations ici. En ce qui concerne les banques suisses, j’ai connu un cas impliquant un banquier privé qui avait apparemment accès à des comptes de riches Saoudiens, et j’ai décrit le cas. Mais ce cas n’avait certainement rien d’exceptionnel.

Vous décrivez dans votre livre comment des collègues abusent de l'appareil de surveillance des services américains pour ce que vous appelez "LOVEINT"...

Les gens du renseignement adorent les acronymes. SIGINT signifie Signal Intelligence, HUMINT signifie Human Intelligence – et je l'ai appelé LOVEINT lorsque les partenaires ou les amants sont surveillés. Il y a cette notion naïve que la CIA, le FBI et la NSA utilisent leurs outils de surveillance uniquement pour sauver des vies et arrêter les méchants. En réalité, la plupart des analystes ont entre 18 et 22 ans. Et quand ils s'ennuient et que personne ne regarde, ils surveillent leurs partenaires. C'est l'inconvénient d'un système où la vie de chacun s'étale comme un livre ouvert devant vous et où il n'y a pas de mécanismes de surveillance raisonnables.

Un de vos anciens collègues a un jour expliqué dans une conférence que qu’il s’agissait en fait de capturer "toutes les informations générées par les humains". Cette façon de voir est-elle la règle?
L'idée et l'aspiration des services de renseignement est de recueillir toutes les informations sur tout le monde n'importe où, n'importe quand, et d'essayer de les stocker pour toujours.

Pourtant, beaucoup de gens prétendent qu'ils n'auraient rien à cacher de toute façon.....
Dans un monde de surveillance totale où toute violation de la loi est punie sans exception, tout le monde serait un criminel.

Pourquoi?
Qui n'a jamais traversé la rue au feu rouge? De plus, nous vivons dans un monde où de moins en moins de gens ont de plus en plus de pouvoir. Peut-être faites-vous encore confiance aux autorités et au gouvernement de votre pays aujourd'hui. Mais nous savons que nous n'envisageons pas nécessairement un avenir meilleur. Et qui sait qui détiendra le pouvoir ? Nous constatons actuellement à Hong Kong combien il est facile d'utiliser un appareil de surveillance pour étouffer les protestations démocratiques.

Vous avez commencé par critiquer les Etats qui collectent des données, aujourd'hui vous vous battez aussi contre la collecte de données par des entreprises.
Le gouvernement américain a montré aux Facebooks et Googles du monde que ce genre de comportement n'est pas puni, mais au contraire récompensé. Et dès que des institutions comme Facebook ont un certain pouvoir, elles croient subitement qu'elles n’ont plus de comptes à rendre aux législateurs, et encore moins au public.

Vous affirmez avoir remis tous les documents secrets aux journalistes avant de vous envoler pour la Russie. On a appris récemment que le média américains The Intercept ne veut plus continuer ses enquêtes sur les "Snowden Archive". Qu'adviendra-t-il des documents ?
Même s'ils datent maintenant de plusieurs années, je crois qu’on peut encore y apprendre des choses. Le mieux serait qu'une institution académique s'engage à protéger les archives, à les analyser davantage et à en rendre compte dans des livres par exemple.

Vous avez déclaré à plusieurs reprises que vous aimeriez retourner aux États-Unis et faire l'objet de poursuites judiciaires – à condition que vous soyez autorisé à expliquer publiquement vos motifs. Êtes-vous actuellement en contact avec le gouvernement Trump pour négocier concrètement ?
Non. La balle est dans le camp du gouvernement, et ce, depuis des années. Mon équipe d'avocats a fait d'un procès équitable une condition. Un procès au cours duquel je peux me justifier publiquement. Mais on a seulement promis de ne pas me torturer.... Je ne crois pas non plus que le gouvernement change d'attitude aussi rapidement. En tout cas, je ne suis pas assis à côté du téléphone 24 heures sur 24 à attendre un appel.

Votre partenaire Lindsay, avec qui, vous le dévoilez dans votre livre, vous vous êtes mariée entre-temps, vit avec vous en Russie. Votre permis de séjour expire l'année prochaine. Que va-t-il se passer ensuite?
Je pense que le scénario le plus probable – je dirais même le seul imaginable – est que mon permis de séjour sera prolongé. En fin de compte, cependant, j'espère toujours qu'un autre gouvernement m'accordera l'asile politique.

Créé: 13.09.2019, 20h07

Edward Snowden

1983
Naissance en Caroline du Nord. Son père est officier des gardes-côtes, sa mère est greffière au tribunal de district. Son grand-père, cadre du FBI, se trouvait au Pentagone le 11 septembre 2001.

2007-2009
De mars 2007 à février 2009, Snowden est envoyé par la CIA à la mission américaine, à Genève.

2009-2013
Il travaille pour des fournisseurs de la NSA, l’agence de surveillance électronique américaine, d’abord au Japon, puis à Hawaii. C’est là qu’il copie des données secrètes.

Mai 2013
Après des mois de préparation, Snowden remet à Hong Kong les preuves de la surveillance de masse américaine à deux journalistes. Les premiers articles paraissent en juin.

Depuis juin 2013
Arrivé à Moscou le 23 juin 2013, Edward Snowden a obtenu depuis l’asile politique temporaire.

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