Le tueur de Strasbourg était passé par la Suisse

Attaque au marché de NoëlMultirécidiviste bien connu dans notre pays, Cherif C. montre qu’on peut être braqueur le matin et terroriste le soir.

Un militaire faisant partie de l'opération Sentinelle patrouille devant la cathédrale de Strasbourg.

Un militaire faisant partie de l'opération Sentinelle patrouille devant la cathédrale de Strasbourg. Image: AP/Jean-Francois Badias

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Il s’appelle Cherif C., il est né à Strasbourg en février 1989 de parents d’origine algérienne, il est donc Français et Strasbourg est sa ville. Il est la parfaite figure de ce que les spécialistes appellent le «terrorisme endogène», un terrorisme de gens nés ici, qui ont grandi ici, et qui frappent ici. Leurs voisins.


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Mardi soir, en l’espace d’une quinzaine de minutes, Cherif C. a tué avec une arme de poing et un couteau deux personnes en parcourant quelques rues du centre de Strasbourg, et il en a blessé douze autres, dont une en état de mort cérébrale et cinq en urgence absolue. Tombé nez à nez avec une patrouille de quatre soldats, Cherif C. a pris la fuite, selon le récit d’un témoin – les militaires hésitant à tirer dans la foule, le blessant néanmoins au bras. Puis il a pris un taxi en otage, s’est fait conduire au sud de la ville dans le quartier du Neudorf, où il a de nouveau échangé des coups de feu avec des policiers et a pu s’échapper. Depuis, il a disparu. Mercredi, quatre de ses proches ont été placés en garde à vue – dont son père et deux de ses frères – alors que la traque continuait et que l’état d’«urgence attentat» était décrété en France. Les frontières avec l’Allemagne et la Suisse ont été mises sous haute surveillance, pas tout à fait par hasard.

Impressionnant CV

Car de Cherif C., le petit gars sans formation qui a quitté l’école à 16 ans, on connaît surtout un très impressionnant casier judiciaire: 27 condamnations à l’âge de 29 ans! Principalement pour vols et actes de violence. En 2011, deux ans de prison, dont 6 mois ferme pour une agression contre un adolescent.

Alors il passe la frontière, à Zurich d’abord en 2012, pour une infraction contre le patrimoine, puis à Bâle en 2013, où il fait l’expérience des prisons suisses pour cambriolage. Mais la porte-parole de la police fédérale, Cathy Maret, précise qu’il ne s’agissait que de délits de droit commun, comme des vols ou des cambriolages: «Il n’était pas du tout connu dans un contexte terroriste.» Cela viendra plus tard. Car ses exploits en Suisse ne l’empêchent pas d’être actif aussi en France, où il se retrouve emprisonné pour une période de deux ans, entre 2013 et 2015. C’est là, à la prison de Mulhouse, qu’est détectée chez lui «une radicalisation dans la pratique religieuse», selon les termes de Laurent Nunez, l’ancien patron des renseignements français devenu bras droit du ministre de l’Intérieur. Désormais, il est fiché S. C’est le cas de 20 000 personnes en France, dont «11 000 à 12 000 sont suivies», précise le secrétaire d’État Nunez, qui souligne que Cherif C. faisait précisément «l’objet d’un suivi actif depuis sa sortie de prison à la fin de 2015».

Radicalisation en prison

C’est à la fois rassurant et inquiétant. L’homme était repéré pour sa dangerosité, mais à quoi un suivi actif sert-il, s’il n’empêche pas le passage à l’acte? Car ce n’est pas la première fois, loin de là. Cette année, le drame de Strasbourg est le troisième attentat terroriste qui frappe la France, après l’attaque de Radouane L. à Trèbes le 23 mars (quatre morts plus le terroriste) et celle de Khamzat A. dans le quartier de l’Opéra le 13 mai (un mort plus le terroriste). Or, à chaque fois, comme Cherif C., Radouane et Khamzat étaient des fichés S.

La question de la radicalisation en prison est aussi un thème délicat. Il y a seulement deux semaines, à la fin de novembre, les services de renseignement belges ont publié un rapport d’activité où ils constatent un nombre croissant de dossiers terroristes qui ont des «ramifications au sein des institutions pénitentiaires». En clair, les criminels de droit commun sont de plus en plus embrigadés en prison et les services belges craignent l’apparition d’«une génération de gangsters-djihadistes».

À cet égard, une fois encore, Cherif C. colle au profil. En 2016, il poursuit sa carrière de récidiviste en Allemagne, où il est emprisonné une année pour vol aggravé, puis expulsé en France. Cet été, au mois d’août, il mène une expédition punitive contre un rival avec des complices. Les choses tournent mal, ils manquent de tuer leur cible, et c’est pour cette tentative d’homicide que, mardi matin, à Strasbourg, la police fait une rafle. Les cinq complices sont arrêtés, mais Cherif C. n’est pas chez lui. Quelques heures plus tard, le braqueur violent multirécidiviste se mue en terroriste. Comme s’il suffisait de crier «Allahu akbar» pour tomber du côté du bien.


Les Suisses annulent en nombre

Quelque 210 000 Suisses visitent chaque année le Marché de Noël de Strasbourg, selon l’Office du tourisme de la ville française. La fusillade de mardi refroidit l’enthousiasme de nombreuses personnes qui planifiaient de s’y rendre ces prochains jours. Les organisateurs de voyage ont enregistré une série d’annulations. Buchard Voyages en comptabilise une vingtaine. Mais «paradoxalement», une dizaine de personnes a aussi réservé un billet, rapporte François Buchard. L’entreprise a décidé d’annuler la course de mercredi, mais elle maintiendra les suivantes si le marché rouvre. «Nous avons bon espoir que ce sera le cas. Nous devons transporter près de 500 personnes au marché jusqu’au 19 décembre.»

Crainte des «gilets jaunes»

Clubilis a, de son côté, tiré un trait sur l’expédition du week-end à venir. Tous les clients ont annulé. «Même si le marché rouvre, l’ambiance sera morose», pense son directeur, Fabrice Zurcher, qui avait déjà hésité à supprimer cette course pour une autre raison: il redoutait que celle-ci soit perturbée par des manifestations de «gilets jaunes», comme cela a été le cas pour un tour précédent passant par la France.

Joly Voyages devait conduire 35 personnes à Strasbourg. «Trois quarts des inscrits ont annulé. Ils ne se sentent pas en sécurité», rapporte le patron, Stéphane Joly. Si les festivités reprennent, la course sera cependant maintenue. «On se dit que la situation est sûre, que le même endroit ne peut pas être ciblé deux fois.» Jean-Louis Voyages, pour sa part, proposera d’acheminer ses passagers vers un autre marché, comme celui de Colmar (F). C’est ce qu’a choisi de faire Eurobus mercredi.

Marchés suisses

Les marchés suisses pourraient aussi récupérer une partie des personnes ne voulant plus aller à Strasbourg. Les autorités tiennent à rassurer les visiteurs. Des mesures de sécurité supplémentaires ont ainsi été décidées à Bâle. Côté romand, la «vigilance» policière sera renforcée, a affirmé Jean-Christophe Sauterel, porte-parole de la police vaudoise et responsable information et prévention à l’état-major de coordination des polices romandes. Selon lui, le risque sécuritaire n’a pas évolué ces derniers jours. G.S. (TDG)

Créé: 12.12.2018, 21h07

Appel à témoins

La police nationale a diffusé mercredi un appel à témoins pour retrouver Chérif C.
«Individu dangereux, surtout n’intervenez pas vous-même», met en garde la police nationale sur son compte Twitter, décrivant un individu de 1,80 m, de «corpulence normale» et appelant toute personne en possession «d’informations permettant de le localiser» à composer le 197.

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