«Le populisme, c’est le centre droit qui le banalise!»

Élections européennesProfesseur à l'Université de Princeton, Jan-Werner Müller ne prévoit pas de «tsunami populiste» mais un glissement des conservateurs.

Pour Jan-Werner Müller, «à défaut d’une véritable vision politique, les partis du centre droit se mettent à adopter des idées d’extrême droite dans l’espoir de ne pas perdre d’électeurs».

Pour Jan-Werner Müller, «à défaut d’une véritable vision politique, les partis du centre droit se mettent à adopter des idées d’extrême droite dans l’espoir de ne pas perdre d’électeurs». Image: Youtube @CouncilofEurope

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Faut-il craindre une percée populiste aux élections européennes? Comment expliquer la montée en puissance de ces partis? Comment les combattre? Professeur à l’Université de Princeton, aux États-Unis, le politologue allemand Jan-Werner Müller ne croit guère au «tsunami populiste» prédit par Nigel Farage, ancien leader du Parti de l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP) et fondateur du tout nouveau Brexit Party.


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Auteur en de «Qu’est-ce que le populisme?» (Éd. Premier Parallèle), il s’inquiète surtout de voir les partis de centre droit glisser progressivement vers l’extrême. Il reproche aux leaders conservateurs un discours technocratique qui fait le nid du populisme. Interview avant sa venue à Genève ce vendredi pour le colloque «Démocratie directe vs populisme» organisé par l’Université. Une conférence publique est prévue à 17 h à Uni-Bastions.

Y aura-t-il une vague populiste aux élections européennes la semaine prochaine?
D’abord, entendons-nous bien sur le sens du terme «populiste». Il s’agit de partis qui se posent en uniques représentants du «vrai peuple» ou de la «majorité silencieuse», qu’ils disent victime d’un complot ourdi par les «élites corrompues» et les «ennemis du peuple». Pour répondre à votre question, je dois dire que je suis sceptique quant au «tsunami populiste» que prédit Nigel Farage. Le Brexit, c’est vrai, a marqué les esprits, tout comme la victoire de Donald Trump aux États-Unis, d’ailleurs. Il y a d’autres exemples de percées en Europe. Mais si l’on regarde la moyenne des résultats électoraux sur le Vieux-Continent, on n’observe pas globalement de montée du populisme. Et même si c’était le cas je ne les imagine pas prendre le pouvoir au Parlement européen.

Il n’y a donc rien à craindre?
Au contraire! Il se passe quelque chose de moins spectaculaire mais de beaucoup plus dangereux. Des partis de centre droit sont progressivement en train de légitimer les discours d’extrême droite. Prenez l’exemple des Pays-Bas: il y a eu beaucoup de soulagement en 2017 quand Geert Wilders, du Parti de la liberté, n’a pas remporté les élections, mais en réalité ses idées sont passées dans le discours dominant. Le premier ministre Mark Rutte a publié dans la presse une pleine page avertissant ceux qui «refusent de s’adapter ou critiquent nos valeurs». Il leur dit: «Comportez-vous normalement ou partez!» Une telle division entre le «vrai peuple» (supposé être homogène) et ceux qui ne correspondent pas à l’idée qu’il s’en fait, cela n’était pas imaginable il y a quelques années encore. Des tabous sont en train de tomber. C’est aussi ce qui s’est produit outre-Manche et outre-Atlantique.

Le Brexit et l’élection de Trump, ce ne sont pas des victoires du populisme?
Ce que je dis, c’est qu’au Royaume-Uni le vote sur le Brexit n’est pas simplement la victoire de l’UKIP, elle doit énormément à la campagne menée par des membres du Parti conservateur pour quitter l’Union européenne. Aux États-Unis, Donald Trump ne s’est pas présenté comme candidat indépendant, il a été choisi comme candidat du Parti républicain. À défaut d’une véritable vision politique, les partis du centre droit se mettent à adopter des idées d’extrême droite dans l’espoir de ne pas perdre d’électeurs. C’est un calcul à très court terme. Un peu partout en Europe, les formations conservatrices sont en crise.

Depuis le début de la crise politique liée à l’immigration?
Contrairement à une idée reçue, il y a bien des endroits en Europe où ce n’est pas un sujet de préoccupation. En soi, mener un débat démocratique sur la politique à adopter sur la question de l’immigration, c’est tout à fait normal. Le problème, c’est quand on crée de la peur pour tenter de capter des voix. J’insiste: le centre droit, à défaut d’idées, se met à copier l’extrême droite.


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L’Europe et ses institutions ne provoquent-elles pas aussi un réflexe populiste?
Ce qui est très contre-productif, c’est le discours technocratique. Quand on présente une politique en affirmant qu’il n’y a pas le choix, pas d’option possible, cela renforce les populistes, qui dénoncent un déficit de démocratie et un complot des élites. En Allemagne, Angela Merkel a ainsi déclaré qu’il n’y avait qu’une seule solution possible à la crise de l’euro, une seule façon de gérer l’immigration. En Italie, on a vu comment ce genre de discours a favorisé des partis populistes. Par ailleurs, des gouvernements nationaux ont pris la fâcheuse habitude de se plaindre de Bruxelles… alors qu’ils participent eux-mêmes aux décisions qui sont prises au sein du Conseil européen! En présentant l’UE comme une machine désincarnée, ils aident les populistes.

En Hongrie, en Pologne, des partis taxés de populisme sont au pouvoir. Cela ne va-t-il pas les obliger à évoluer?
C’est une thèse erronée. En Hongrie, Viktor Orban est arrivé au pouvoir mais continue tout de même de dénoncer des élites «cachées» censées œuvrer dans l’ombre (ndlr: il accuse de complot le multimilliardaire George Soros). Cette idée selon laquelle il faudrait laisser les populistes accéder au pouvoir est fondée sur l’effondrement en Autriche du parti d’extrême droite FPÖ à la suite de son entrée en 2000 dans la coalition gouvernementale inédite formée avec les conservateurs du chancelier Schüssel. Mais, depuis, on voit bien qu’il y a eu des contre-exemples. Et à Vienne même on assiste à un glissement à droite des conservateurs.

(TDG)

Créé: 14.05.2019, 08h06

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