La rigueur du droit remplace l’émotion des victimes

FranceMercredi, après le coming out d’une victime, le débat juridique s’est engagé sous le regard embarrassé de la procureur adjointe.

À l’audience de mercredi, le cardinal Barbarin s’est vu reprocher non pas d’avoir entravé la justice, mais de l’avoir niée.

À l’audience de mercredi, le cardinal Barbarin s’est vu reprocher non pas d’avoir entravé la justice, mais de l’avoir niée. Image: Emmanuel Foudrot/Reuters

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Depuis le début du procès, côté parties civiles, deux des neuf sièges réservés aux victimes du père Preynat restaient obstinément vides. Mercredi matin, ils étaient occupés. Et au moment des plaidoiries finales, Me Elsa Loizzo, qui évoquait le poids du silence sur les victimes d’actes pédophiles, y compris chez des adultes d’âge mûr, a dévoilé les circonstances de la présence de son client, Didier Bardiau, 50 ans. Jusqu’alors, il n’était jamais apparu en public, et pour cause…

«Didier ne voulait pas assister au procès, il ne s’en sentait pas la force et redoutait les sentiments que cela pourrait raviver. Mais ce matin il a décidé de venir et à vrai dire nous avions convenu qu’il prendrait place discrètement parmi le public. Sa compagne ignorait tout, elle n’est au courant que depuis quelques heures. Quand il est parti ce matin, il lui a envoyé un message: «Tu sais, je ne vais pas là où je t’avais annoncé.» Il a dit la vérité, maintenant elle sait. Il est là sur la 9e chaise, et ce soir c’est avec un visage différent qu’il va la retrouver…»

Dans un tel procès, les moments d’émotion sont nombreux, on ne saura pas comment Didier a vécu celui-ci – il s’esquive avec discrétion au moment des interruptions de séance.

Médiatisation

La médiatisation est d’ailleurs un reproche fréquemment adressé à l’association La Parole libérée, qui a permis de révéler l’existence d’au moins 70 victimes du prêtre Bernard Preynat. Cette médiatisation était voulue, a justifié Me Nadia Debbache, l’avocate qui a accompagné les premières victimes et qui a fait le récit de leurs démarches depuis quatre ans.

Alors qu’ils pensaient trouver un appui auprès des institutions de l’Église, ils ne l’ont pas trouvé. «Certes il y a des paroles, le pape décrit les abus sexuels contre des enfants comme la pire des choses, mais il n’y a pas d’actes: quand nous citons à comparaître le cardinal Luis Ladaria, qui a donné des instructions dans notre dossier, il ne vient pas et on nous oppose l’immunité diplomatique. C’est un signal qu’on nous envoie, celui de l’impunité!»

Coordonnés dans leur approche, les avocats des parties civiles se sont réparti les registres. Déclamatoire chez Me Emmanuelle Haziza: «Le cardinal Barbarin prétend ne pas avoir entravé la justice. Mais Monsieur le cardinal, vous ne l’avez pas entravée, vous l’avez niée!» Technique chez Me Jean Boudot, qui a tenté de démontrer que la non-dénonciation d’agressions sexuelles sur mineurs est une infraction continue et pas une infraction instantanée comme le dit la jurisprudence actuelle. La distinction est de taille, car elle fait courir la prescription de manière différente et permettrait de condamner l’évêque-auxiliaire de l’époque, Thierry Brac de la Perrière, qui a appris des faits en 2011 sans réagir ni dénoncer, ce que le dossier établit.

En milieu d’après-midi, quand la procureur adjointe Charlotte Trabut prend la parole, toute l’ambiguïté de la situation apparaît. Car le Ministère public n’a pas voulu de ce procès, au contraire: le 1er août 2016, le procureur de la République avait classé sans suite l’enquête contre le cardinal Barbarin et ses collaborateurs. Ce sont les victimes qui ont refusé cette décision et qui ont constitué eux-mêmes le dossier, par voie de citation directe, leurs avocats menant l’accusation pendant tout le procès tandis que la vice-procureur ne pipait pas un mot.

Formule alambiquée

Là elle parle, et on la sent un brin embarrassée, car elle annonce qu’elle ne requerra pas de condamnation, mais sans demander formellement la relaxe: «C’est un procès de l’action des parties. Nous sommes entre les deux. Le Ministère public ne s’oppose pas aux uns, pas plus qu’il ne soutient mordicus les autres», dit-elle dans une formule alambiquée. Elle énonce toutefois les raisons pour lesquelles les prévenus ont échappé à toute poursuite, à la fois pour prescription des faits et par absence d’intention d’entraver la justice.

On touche là aux points cruciaux que le tribunal devra trancher: l’appréciation de la prescription, qui ouvrirait la voie à une condamnation, et la question de savoir si le cardinal Barbarin cherchait vraiment à empêcher une enquête pénale contre le père Preynat. Jeudi, la parole sera à ses avocats. (TDG)

Créé: 09.01.2019, 21h22

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