«La campagne est partie en vrille par la bêtise de Fillon lui-même»

PrésidentielleTous les mardis, les coursiers de ministères viennent chercher le célèbre journal en primeur. En 2017, «le Canard enchaîné» a marqué la campagne en dévoilant l’autre Fillon. Confidence et reportage.

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Le mardi en fin d’après-midi, au 173 rue Saint-Honoré à Paris, on voit de drôles de choses. De 16h30 à 18h., des coursiers qui n’enlèvent pas leur casque et ne « travaillent pour personne » foncent vers le petit local au fond de la cour intérieure. Ils viennent chercher un numéro du Canard Enchaîné tout chaud arrivé de l’imprimerie. Il faut être abonné pour avoir droit à ce privilège.

Comme tous les mardis, ils sont environ une centaine, venus des ministères et autres officines du pouvoir à Paris, à faire l’estafette en scooter pour leur patron. Mission: ramener un exemplaire du journal qui sera en kiosque le lendemain. Car, le Canard depuis 100 ans, c’est un journal avec des vraies infos à l’intérieur. Et souvent des scoops…

Des scandales, ces journalistes d’investigation avant même que le mot n’était à la mode, en ont fait éclater beaucoup. Dans quelques jours (le 1er tour de la présidentielle a lieu dimanche 23 avril), on saura d’ailleurs si le «Canard» en révélant l’affaire des emplois présumés fictifs de la famille Fillon aura été un acteur déterminant lors de cette présidentielle 2017. Comme il l’a été pour Chaban-Delmas en 1974, Giscard-d’Estaing en 1981…

«Les acteurs, ce sont les politiques!»

«Ah non, on n’est pas acteur! On fait simplement notre travail. Quand on a une info, on la vérifie et on la publie. Les acteurs, ce sont les hommes politiques. C’est Chaban qui n’avait pas payé ses impôts, c’est Giscard qui avait accepté les diamants et c’est Fillon qui, entre autres, a rendu les costumes», rigole Nicolas Brimo. Journaliste chez le volatile depuis 44 ans et désormais aussi administrateur du journal, notre interlocuteur en a vu pas mal des campagnes présidentielles, mais celle-ci est exceptionnelle.

Reste qu’en 2017, le Canard enchaîné est au centre de la campagne comme rarement. «Le problème de l’honnêteté ne s’est jamais posé en termes aussi violents. Mais François Fillon l’a tout de même cherché. C’est lui qui en fait un thème de campagne. Il pensait tuer Sarkozy et Juppé en parlant de probité… Mais un vieux dicton arabe dit: Il ne faut pas sortir au soleil quand on a du beurre sur la tête!» s’amuse Nicolas Brimo.

Intrigués par la société de Fillon

Le rire passé, le journaliste avoue tout de même que la situation est plus crispée qu’à l’ordinaire. Le jour même la rédaction a reçu des menaces: notamment des balles dans un courrier anonyme. «Si on prête attention à tous les coups de fils d’intimidation, il vaut mieux aller travailler à Sciences et vie Junior!» explique Nicolas Brimo qui, pour le coup, redouble de discrétion.

De plus, François Fillon dans sa contre-offensive affirme détenir les preuves de la relation entre le journal et le «cabinet noir» de l’Elysée. Le candidat de la droite aura les dates, les lieux de rencontre des complotistes qui ont fomenté sa disgrâce. Nicolas Brimo souffle, s’amuse et s’agace.

«Franchement, il suffisait de chercher. Ça faisait longtemps qu’on s’intéressait à la société de Fillon. Ce qui nous a intrigués? Il l’a créée quelques jours avant qu’une loi n’interdise de le faire. On a vérifié et on a trouvé ce que tout le monde pouvait voir. Mais l’embauche de ses enfants, ça, on ne savait pas! C’est lui qui s’est piégé en voulant prendre les devants», raconte Nicolas Brimo.

«Les temps ont changé!»

Ce vieux routard du journalisme, qui avait sorti l’affaire Papon au début des années 1980, estime d’ailleurs que la corruption est plutôt en recul dans le monde politique français. Et non, François Fillon ne paye pas pour d’autres. Bien qu’il ne soit pas le seul à avoir des comportements discutables.

«Quand on publie l’affaire du coiffeur à 10'000 euros de Hollande, on ne s’est pas posé la question de savoir à qui cela allait profiter. Pareil pour le redressement fiscal d’Emmanuel Macron. Si la campagne est partie en vrille, c’est par la bêtise de Fillon lui-même», glisse Nicolas Brimo.

Et le journaliste de mettre en perspective le double changement opéré en France. La loi sur la transparence de la vie publique, introduite suite à l’affaire Cahuzac, rend les investigations plus faciles. Secundo, après trente ans de crise économique et de chômage endémique, la tolérance des Français aux écarts de leur classe politique a fortement diminué.

Et Nicolas Brimo d’analyser en forme de conclusion: «C’est le problème de Fillon, comme d’autres politiciens de ce pays qui n’ont fait que ça dans leur vie. Ils n’ont pas compris que les temps ont changé!» (TDG)

Créé: 17.04.2017, 11h06

Un journal tout à fait à part!

L'argent est bel et bien le vecteur de l'indépendance. «Le Canard enchaîné» appartient à ses salariés et est assis sur un véritable trésor de guerre: 4 ans de chiffres d’affaires. C’est ce qui permet au «Canard enchaîné» de vivre sans publicité et sans Web. Mais son tirage est impressionnant: 4 à 500'000 exemplaires se vendent par abonnements et dans les kiosques tous les mercredis.

La spécificité éditoriale du Canard, comme pour Charlie Hebdo d’ailleurs, c’est en plus de l'enquête, l’humour et l’irrévérence française. Certes l'hebdomadaire traque la vérité, sort les affaires, se moque mais jamais ne moralise. Il peut s’indigner mais prend toujours le parti d’en rire.
X.A.

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