«L’hyperconnectivité a changé le travail du CICR»

MondeSelon Yves Daccord, directeur général du CICR, l’irruption des technologies met les humanitaires devant de nouveaux défis sécuritaires.

Yves Daccord: «Nous assistons à une fragmentation de l’espace de l’information dans les sociétés en guerre.»

Yves Daccord: «Nous assistons à une fragmentation de l’espace de l’information dans les sociétés en guerre.» Image: Lucien Fortunati

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Même dans les zones de conflit les plus reculées, les outils modernes de communication jouent un rôle de plus en plus prégnant. Cette plus grande circulation de l’information a des avantages mais aussi des inconvénients. Le personnel du Comité international de la Croix-Rouge a une connaissance plus précise des besoins mais il se trouve plus exposé. Sa sécurité est aujourd’hui un enjeu majeur. Ce sera l’un des sujets abordés lors du prochain Conseil des délégués du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, qui se tiendra à Antalya, en Turquie, les 10 et 11 novembre. Entretien avec Yves Daccord, directeur général du CICR.

– La sécurité du personnel humanitaire est-elle toujours l’une des priorités du CICR? La situation sur le terrain s’est-elle améliorée?

– Non. 2017 a été une très mauvaise année. Nous voyons des conflits qui s’enlisent avec des dynamiques qui changent. Cela nous pose des problèmes, en Afghanistan notamment, où nous faisons face à une très grande fragmentation des acteurs présents sur le terrain. Ce qui complique notre tâche et accroît les risques. Au nord, la situation s’est dégradée et certains groupes mettent la pression sur le CICR pour montrer aux autres qu’ils n’ont pas peur de briser des tabous. Au Myanmar, c’est la pression d’une partie de la communauté bouddhiste, qui n’apprécie pas l’aide que nous apportons à la partie musulmane, qui rend notre mission plus compliquée. Alors oui, la sécurité de notre personnel demeure une priorité.

– Comment cela se traduit-il?

– Cela implique trois choses. Premièrement, d’être plus que jamais un acteur neutre et impartial. Deuxièmement, de laisser les équipes de terrain gérer leur sécurité et ne pas céder à la tentation du centralisme. Elles sont les mieux placées pour décider ce qu’elles doivent faire. Enfin, troisièmement, nous devons encore renforcer la collaboration entre nos collègues recrutés localement et nos expatriés.

– Les nouvelles technologies continuent-elles à occuper une place de plus en plus importante?

– Absolument. Il y a même des tendances qui s’accélèrent. En l’espace de quelques mois, la connectivité est devenue un besoin humanitaire. En Syrie, dans les endroits les plus inaccessibles, les populations nous demandent du wi-fi. Pour elles, c’est aussi important que la santé ou l’eau. Cela en est même déroutant parfois. En Somalie, où il n’y a rien en termes d’infrastructures, la seule industrie privée qui fonctionne est celle du téléphone mobile. Pouvoir communiquer fait désormais partie des stratégies de survie.

– Cela vous permet aussi d’ajuster votre aide en fonction des situations…

– En Syrie comme en Irak, nous utilisons les médias sociaux pour communiquer avec les gens et répertorier leurs besoins, que ce soit en eau ou en raccordement sanitaire. L’arrivée des technologies de l’information a eu un impact profond sur la façon dont nous nous organisons. Les réponses standardisées ne sont plus possibles. Nous devons être en capacité d’articuler nos réponses en fonction de besoins bien définis et parfois très spécifiques.

– Cette hyperconnectivité ne donne-t-elle pas lieu aussi à une guerre de l’information qui complique votre tâche?

– Bien sûr. Aujourd’hui, les acteurs d’un conflit, que ce soit les gouvernements ou les groupes armés, n’ont plus besoin des médias et des journalistes. Chaque camp produit de l’information et la diffuse sur ses télés et ses réseaux sociaux. Nous assistons à une fragmentation de l’espace de l’information dans les sociétés en guerre. C’est l’une des raisons pour lesquelles il est devenu très difficile de travailler sur la réalité syrienne. Nous avons vu la même chose en Ukraine et en Afghanistan. Cette guerre de l’information nous oblige à mieux nous organiser pour pouvoir analyser tout ce qui remonte.

– Et en Syrie, est-ce que la situation humanitaire s’améliore?

– Ce n’est pas parce que le groupe État islamique a perdu certains territoires que c’est la fin de la guerre. Il y a des tentatives de désescalade, mais la paix n’est pas là. Le pays est morcelé et cela reste très compliqué pour les populations qui sont sur place. Le système de santé ne fonctionne plus. Les réseaux d’eau et d’assainissement sont détruits. Les écoles sont fermées. Plus rien ne marche ou presque. Les Européens et la communauté internationale souhaitent que les Syriens restent chez eux. Mais pour cela, il faut absolument que la santé, l’eau fonctionnent. Or personne ne veut investir.

– Pour le haut-commissaire aux droits de l’homme, l’absence de poursuites contre les auteurs de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre est un mauvais signal. Partagez-vous cette opinion?

– Oui. J’ai l’impression que la souveraineté des États est devenue une norme plus importante que la justice. La communauté internationale est extrêmement timide sur toutes ces questions. Elle laisse aux États le soin de les gérer. Je partage les craintes du haut-commissaire aux droits de l’homme. Nous sommes dans un environnement international qui ne conduit pas à penser qu’on va vers une période où la justice internationale va être appliquée.

– Où en êtes-vous cette année au niveau budget?

– Mieux que ce que l’on craignait. Les donateurs ont été au rendez-vous. Le franc suisse ne s’est pas trop renforcé avec le Brexit, et avec les États-Unis, cela s’est mieux passé qu’on le craignait. Nous allons finir l’année avec un déficit gérable, voire même avec des comptes équilibrés. Ce qui est une prouesse car nous sommes dans une période où nous dépensons beaucoup d’argent sur le terrain. Près de 1,6 milliard de francs ont été engagés, ce qui est beaucoup.

(TDG)

Créé: 08.11.2017, 20h17

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