«L’antisémitisme, ce n’est pas le problème des juifs mais de la France»

FranceDelphine Horvilleur, l’une des trois femmes rabbins de France, appelle à un sursaut collectif face aux tensions communautaires.

Delphine Horvilleur a grandi dans une famille juive mais très attachée à la laïcité. Une position qui contraste avec la montée actuelle du communautarisme.

Delphine Horvilleur a grandi dans une famille juive mais très attachée à la laïcité. Une position qui contraste avec la montée actuelle du communautarisme. Image: Getty Images

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Elle nous reçoit dans un café du Marais où elle aime venir travailler. Un café qui était autrefois un restaurant casher tenu par les grands-parents de son mari. À 43 ans, Delphine Horvilleur est l’une des trois femmes rabbins que compte la France. Elle n’aime pas dire «rabbine», parce que cela supposerait à ses yeux qu’elle exerce le culte différemment d’un homme. Après la manifestation du 28 mars, qui a suivi le meurtre à caractère antisémite d’une retraitée, Mireille Knoll, elle appelle à sortir du déni.

La France s’est réveillée face à l’antisémitisme?

Avant la manifestation, beaucoup de gens avaient peur qu’il n’y ait personne. Cela nous ramenait à un temps de déni. Pourquoi, après l’assassinat d’Ilan Halimi, en 2006, n’étions-nous qu’entre juifs? Pourquoi, après les attentats de Toulouse en 2012, les Français n’ont-ils pas manifesté par millions? Cette fois, on a senti un appel extrêmement large. Le meurtre de Mireille Knoll est atroce, objectivement mais aussi à l’égard de son parcours, qui incarne la vulnérabilité et la résilience. Cette femme de 85 ans avait échappé à la rafle du Vél’d’hiv’, or elle a continué à vivre dans ce pays qu’elle aurait pu rejeter.

Certains ont appelé les musulmans à manifester plus nombreux…

On ne demande pas aux gens de s’engager au nom de leur communauté mais au nom de leur appartenance à la France, qui devrait la transcender. Au lieu de déconstruire le communautarisme, ça le renforce. J’ai reçu beaucoup de messages de musulmans qui m’ont dit qu’ils seraient là.

Vous avez ressenti que la nation était rassemblée?

J’ai vu beaucoup de monde et j’ai senti une réponse extrêmement forte des représentants de la nation. Les juifs de France se sentent soutenus par leurs élus. Il n’y a pas un antisémitisme d’État. Mais je ne sais pas si on était assez nombreux ni sur quoi ce sursaut peut déboucher. Je veux croire que ce ne sera pas sans lendemain. Il faut que l’antisémitisme ne soit pas que l’affaire des juifs. C’est difficile à dire dans ce contexte de compétition victimaire où, quand on dit ça, certains répondent aussitôt que c’est aussi vrai pour les musulmans et les Noirs. Il n’y a aucun doute: le racisme nous concerne tous. Mais il y a une particularité de l’antisémitisme: sa démesure. Les juifs représentent 1% de la population française mais ils sont victimes d’un tiers des actes de violence.

Pourquoi le fantasme antisémite nourrit-il le passage à l’acte?

Dans l’inconscient, les juifs représentent toujours la faille, la brisure. Le caractère faillible d’une société. On accuse les juifs d’avoir ce que les autres n’ont pas: «Ils ont le pouvoir, je suis impuissant», «Ils ont de l’argent, je suis pauvre». On est persuadé qu’ils ont quelque chose que l’on n’a pas et donc qu’ils sont quelque chose que l’on n’est pas. Ce qui rend l’antisémitisme très différent du racisme. Le racisme consiste à dire que l’autre est moins que soi. L’antisémitisme, c’est l’inverse. On accuse le juif d’être plus que soi. D’être en possession d’une clé que l’on n’a pas.

Au-delà de ces fantasmes, il y a aussi une dimension d’actualité: l’importation du conflit israélo-palestinien…

Le conflit israélo-palestinien a parfois bon dos. Après le drame de Toulouse, cela a été une façon très confortable de se défausser de la responsabilité nationale. Ce n’est pas seulement mensonger, c’est obscène. Comme si cela n’avait rien à voir avec un échec de la République!

De quand date-t-il?

C’est difficile à dire. Je suis née dans les années 70 dans une famille ancrée du côté de mon père dans l’histoire de France depuis des siècles, profondément attachée à la République et à la laïcité, qui à aucun moment ne s’est définie comme appartenant à la communauté juive. Dans les années 90, ça a basculé dans un discours général sur l’identité. Tout à coup, on m’a dit que j’appartenais à la communauté juive, alors que ce terme m’était étranger.

Le communautarisme n’a fait que s’accentuer?

On n’a pas cessé de le nourrir, ce qui pour la France a eu un effet explosif. Ce modèle existe ailleurs, dans le monde anglo-saxon par exemple. Mais en France, introduire cela, c’était une bombe à retardement. C’était incompatible avec la structure même de la République française. Le fondement de notre modèle, c’est l’idée que la République protège ses enfants en tant qu’individus. La laïcité, c’est la promesse de pouvoir dire «je» en toutes circonstances. Que se passe-t-il quand les enfants de la France disent «nous» alors que ce «nous» n’est pas celui de la nation mais celui de leur famille, de leur ethnie, de leur religion?

L’historien Pierre-André Taguieff évoque le besoin d’une réforme de l’islam…

Je ne pense pas que cela aurait un sens de créer un consistoire musulman comme Napoléon a créé un consistoire juif il y a deux siècles. On ne peut pas dire qui parle au nom de l’islam. Et qu’est-ce que ça voudrait dire de créer un islam «de France»? Le fait que ce soit un islam de France n’est pas le garant d’un progressisme. On a besoin d’un islam non pas «de France» mais «de ce temps».

Vous avez été reçue par Emmanuel Macron. Que lui avez-vous dit?

Il y a une urgence à affirmer qu’aucune communauté ne passe par un interlocuteur unique. Il n’y a pas un islam mais des islams, pas un judaïsme mais des judaïsmes. Le seul interlocuteur qui fait «un», c’est l’État. Les communautés parlent par des voix plurielles. De la même manière, cela n’a aucun sens de prétendre que l’islamisme n’a rien à voir avec l’islam. L’islam parle par des voix multiples et il faut reconnaître cette pluralité. Non pas pour parler à tout le monde mais pour fissurer ce communautarisme. Il faut renvoyer chaque «communauté» à sa responsabilité. Il existe en son sein des voies plurielles, des gens qui ont des lectures mortifères, mais qui sont aussi des enfants de sa tradition. C’est vrai dans le judaïsme comme dans l’islam. Nos arbres malades ont poussé dans nos forêts! (TDG)

Créé: 08.04.2018, 18h51

«Les progressistes n’ont pas le vent en poupe»

Manuel Valls parle d’interdire le salafisme. Cela aurait-il du sens?

Ce ne serait pas réaliste. Je crois que ce qu’il a voulu faire, c’est inciter chacun à se poser la question du lien entre une pensée et le passage à l’acte. On ne peut pas faire comme si le traitement des femmes, des homosexuels ou de toutes les figures d’altérité dans un discours religieux purement théorique n’avait rien à voir avec la discrimination et la violence à l’égard de toutes ces figures de l’altérité dans la réalité. Je pense qu’au sein de toutes nos traditions religieuses, y compris au sein du judaïsme, il y a un problème avec ces figures d’altérité.

Comment voyez-vous la place des femmes dans les religions? On progresse?

C’est le sens de l’histoire. Il est évident que les femmes vont prendre de plus en plus de place. On a assisté ces dernières décennies à une révolution. Les femmes ont accès aux textes, j’ai étudié dans un séminaire aux États-Unis où cela fait bien longtemps qu’il y a une parité entre hommes et femmes chez les rabbins. Mais on fait face à des réticences très fortes. Ce n’est pas du tout surprenant que les voies conservatrices de nos traditions religieuses butent sur la question des femmes. Les femmes portent en filigrane la question de l’altérité. Si on ne leur fait pas de place, on ne fera de place à aucun autre: le non-croyant, le non-pratiquant, l’hérétique. Certains jours, je suis très optimiste. Dans ma synagogue, les enfants n’ont connu qu’une femme rabbin. Mais on assiste parallèlement à un repli. Dans un temps de menaces comme celui qu’on vit aujourd’hui, les voix progressistes n’ont pas le vent en poupe.

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