Jeune de banlieue: «Un monstre créé pour effrayer le bourgeois»

FranceDix ans après les nuits de violence urbaine qui avaient fait vaciller la France, la banlieue a-t-elle changé? Réponses.

En 2005 dans la région parisienne, mais également dans la plupart des centres urbains de France, les banlieues se sont embrasés. Et après 21 nuits d’émeutes, 9000 véhicules, 300 édifices publiques incendiés, et des centaines d’interpellations le calme revint...

En 2005 dans la région parisienne, mais également dans la plupart des centres urbains de France, les banlieues se sont embrasés. Et après 21 nuits d’émeutes, 9000 véhicules, 300 édifices publiques incendiés, et des centaines d’interpellations le calme revint... Image: Keystone

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Il y a dix ans, un 27 octobre, la mort de deux adolescents poursuivis par la police en banlieue parisienne allait allumer la mèche de trois semaines de violences urbaines. Pour rétablir le calme, le président de la République Jacques Chirac avait eu recouru à l’état d’urgence, mesure d’exception utilisée uniquement lors de la Guerre d’Algérie et de Mai 68. Malgré les importants efforts de l'état français, les banlieues restent des territoires sensibles minées par la précarité, le chômage et où peut prospérer la radicalisation islamiste.

Thomas Guénolé vient de publier un livre en forme de brûlot contre les idées reçues: «Les jeunes de banlieue mangent-ils les enfants?». Ce politologue s’impose comme l’une des voix françaises d’opposition aux néo-réactionnaires. Interview.

Vous êtes de ceux qui considèrent ces événements comme des émeutes ou des révoltes?

En 2005, c’étaient des révoltes et non pas des émeutes. Ce qui a mis le feu aux poudres, c’est la mort de deux adolescents, jeunes de banlieue, qui n’étaient ni criminels ni délinquants, à l’issue d’une course-poursuite policière. Ce n’étaient donc pas des émeutes, venant de casseurs éructant leur sauvagerie destructrice et aveugle. C’étaient des révoltes, avec une signification politique: une vague d’insurrections sporadiques contre ce qu’ils estimaient être, à tort ou à raison, un système de persécution policière.

Dix ans après les émeutes, selon un sondage du Parisien, la méfiance à l’égard des habitants des banlieues progresse. Ça vous étonne?

Il n’y a aucune raison que le regard de la majorité des Français sur les jeunes de banlieue change, alors que le cliché véhiculé dans notre société sur le monstrueux jeune-de-banlieue demeure le même. C’est un jeune grand gaillard noir ou arabe, musclé, sauvage, qui va violer votre femme, brûler votre voiture, voler votre bien, vendre de la drogue à vos fils, et partir faire le djihad – après avoir fraudé les aides sociales et pillé un petit commerce.

Aujourd’hui en 2015, après les attentats de Charlie Hebdo, les banlieues ne sont-elles pas devenues, aux yeux de beaucoup de Français, le berceau du terrorisme en France?

Si. C’est ce que j’appelle dans mon livre la «balianophobie»: un mélange de peur et de haine envers le monstrueux jeune-de-banlieue, ce croque-mitaine des temps modernes. Comme toujours dans les clichés «balianophobes», l’erreur de raisonnement est fondée sur la généralisation: des terroristes sont des jeunes de banlieue, donc les jeunes de banlieue présentent un risque de terrorisme… Je rappelle que, selon la méthode de calcul, il y a environ 1,5 million de jeunes de banlieue en France. Et que selon le Ministère de l’intérieur, les candidats au djihadisme ou les jeunes partis faire le djihad sont une poignée de milliers. Voir dans le fait d’être jeune de banlieue un facteur de sympathie pour le terrorisme, c’est donc un raisonnement aussi stupide que de suspecter les habitants de Toulouse au motif que Mohammed Merah était toulousain.

Manuel Valls avait alors parlé de territoire d’apartheid. La polémique avait alors été sémantique mais esquivé le fond. Vous, comment décririez-vous la situation dans les banlieues?

Pour écrire mon livre, je me suis fondé sur des enquêtes de terrain et sur les analyses scientifiques (ndlr: lire les références de son livre). Et j’arrive à la conclusion suivante: hormis en matière conjugale, où l’on constate un métissage au contraire très élevé, Manuel Valls a eu raison de parler d’un apartheid en France. Il y a effectivement dans notre pays un système complet de ségrégation économique, sociale, éducative et culturelle, qui enferme les jeunes de banlieue tout en bas de la pyramide sociale française; tout particulièrement quand ils n’ont pas la peau blanche.

«Jeune; pauvre; arabe». Dans votre livre, vous mettez en avant cette synthèse du monstre moderne aux yeux de l’opinion publique. Pourquoi s’est-elle imposée?

Le monstrueux «jeune-de-banlieue», voleur, violeur, pilleur, fraudeur, terroriste, intégriste musulman, drogué, trafiquant, armé jusqu’aux dents, est une synthèse des peurs paniques des dominants de la société française: les classes moyennes âgées de culture catholique déchristianisée à peau blanche, cet équivalent des élites WASP américaines, cette catégorie sociale qu’Emmanuel Todd appelle le «bloc MAZ». Il n’y manque aucune peur des «MAZ»: peur des pauvres, peur des jeunes, peur des Arabes et des Noirs, peur des musulmans.

Le retour du religieux en banlieue, contrairement à d’autres, vous ne le constatez pas?

Je rappelle que plus d’un vrai jeune de banlieue sur deux n’est pas musulman. Que dans la moitié musulmane à peine plus de 2 sur 10 sont pratiquants. Que parmi ces pratiquants l’islam proprement intégriste existe et se durcit mais reste quantitativement marginal. Par ailleurs, quand vous regardez les taux de croyance et de pratique religieuse des jeunes Français nés dans l’islam et que vous les comparez à ceux des 50 ans et plus, l’effondrement est spectaculaire: ces taux sont divisés par 2, voire par 3, selon le critère que vous examinez.

Et quel enseignement en tirez-vous?

Conclusion: si une minorité de jeunes Français musulmans part dans l’islam intégriste, qui croît et se durcit, il reste que l’écrasante majorité, la grande masse, le ventre mou des jeunes Français musulmans, sont quant à eux en pleine désislamisation. Tout comme d’ailleurs les Français nés dans le christianisme se sont déchristianisés en quelques générations: le processus est le même.

Une nouvelle flambée de violence de ce type est-elle à nouveau possible?

C’est très difficile à déterminer car deux phénomènes d’impact contraire sont à l’œuvre. D’un côté, les motifs de révolte potentielle n’ont pas disparu et se sont même aggravés: les tensions entre jeunes de banlieue et policiers sur fond de contrôles d’identité au faciès; l’ampleur du chômage et de la précarité. De l’autre côté, la détermination à se mobiliser collectivement et individuellement pour exiger d’être totalement intégrés dans la République, tout comme la foi dans la possibilité de s’en sortir, même difficilement, par le mérite, se sont effondrées. Bref, d’un côté tous les voyants sont encore plus profondément dans le rouge, mais de l’autre la dynamique fondamentale est devenue un très profond désespoir, qui a remplacé chez la plupart la détermination à obtenir sa place à la grande table familiale républicaine.

A lire: Thomas Guénolé, «Les jeunes de banlieue mangent-ils les enfants?» Edition Le bord de l’eau (TDG)

Créé: 27.10.2015, 10h35

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«La situation s’est aggravée»


Beaucoup d’argent a été injecté (48 milliards en dix ans): cela reste-il sans effet?

Thomas Guénolé: Après les révoltes urbaines de 2005, la réponse politique du président de la République de l’époque, Jacques Chirac, avait été de lancer un très grand programme de rénovation urbaine dans nos banlieues. Dans la partie de nos territoires urbains pauvres touchée par ce programme, les conséquences positives ont été incontestables.

Et le négatif…

En revanche, les politiques publiques destinées aux banlieues et à leur jeunesse ne se sont rigoureusement pas attaquées au cœur du problème: le système de ségrégation scolaire, économique, sociale et culturelle qui sévit en France contre la population de nos banlieues. Quand ils avancent dans la vie, les jeunes de banlieue ont plusieurs boulets de fonte à chaque pied: discrimination à l’adresse, discrimination à la couleur de peau, discrimination fondée sur le cliché du monstrueux «jeune-de-banlieue». Discrimination au logement, discrimination à l’accès au prêt, discrimination à l’embauche.

En quoi concrètement la vie dans les banlieues a-t-elle évolué en bien?

Dans la partie de nos territoires urbains pauvres touchée par le grand programme de rénovation urbaine, les conséquences positives ont été incontestables: notamment l’amélioration de la qualité de vie des habitants, la renaissance d’espaces de vie à l’extérieur du fait de l’apparition de jardins publics et de bancs, et le surcroît de salubrité. Dans certains quartiers, comme les quartiers Nord du Havre, ces grandes améliorations de l’espace urbain semblent même avoir aidé à faire chuter la délinquance.

Et qu’est-ce qui n’a toujours pas changé?

En revanche, dans quasi tous les autres domaines, la situation s’est aggravée. Je pense en particulier aux problèmes les plus graves, de très loin, en termes de nombre de vies impactées: le chômage et la précarité. Un peu moins d’un jeune de banlieue sur deux est ce que les Britanniques appellent un «NEET»: ni en emploi, ni formé, ni éduqué. L’écrasante majorité de l’autre moitié est en emploi précaire et mal payé: pour les garçons, c’est typiquement un emploi de livreur ou de couvreur; pour les filles, c’est par exemple un emploi de caissière ou de femme de ménage. Seule une petite minorité réussit à décrocher des emplois réservés d’ordinaire aux rejetons des classes moyennes des centres-villes.

La France en flammes?

Clichy-sous-Bois, en région parisienne, commémore aujourd’hui Zyed Benna et Bouna Traoré. Ceux deux adolescents ont 17 et 15 ans quand ils trouvent la mort un 27 octobre 2005. Les deux amis fuient un contrôle de police et se réfugient dans un transformateur EDF où ils seront électrocutés. Immédiatement Clichy-sous-Bois s’embrase contre la police.

Les émeutes ou les révoltes, c’est selon le regard que l’on porte sur les faits, vont se répandre d’abord dans la banlieue parisienne puis à travers toute la France. Trois semaines pendant lesquelles toutes les nuits des jeunes en colère vont défier la police et s’y confronter.

La France vacille. Le président Jacques Chirac, reclus à l’Elysée, instaure l’état d’urgence. Entre le premier ministre Dominique de Villepin et le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy sont à la manœuvre du côté de l’état. Les images de la France en flammes inondent les télévisions du monde entier.

Après 21 nuits d’émeutes, 9000 véhicules, 300 édifices publiques incendiés, et des centaines d’interpellations, le calme revient le 17 novembre 2015. Sans raison apparente!

Policiers blanchis. En mai 2015, la justice a définitivement relaxé les deux policiers qui avaient poursuivi les deux adolescents et qui étaient accusés de non-assistance à personne en danger.

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