«Il ne fallait pas que le journal meure à cause de ces connards!»

Attentats de ParisUn an après la tuerie, «Charlie Hebdo» reste au cœur du débat. Entretien avec Corinne Rey, alias la dessinatrice Coco, survivante de l’attaque du 7 janvier 2015.

Corinne Rey

Corinne Rey "Coco", dessinatrice satirique de Charlie Hebdo. Image: Geoffroy van der Hasselt / Anadolu Agency

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Il y a un an, le 7 janvier, le journal satirique Charlie Hebdo est la cible d’un attentat à Paris. Douze personnes meurent sous les balles de deux terroristes. Notamment huit membres de la rédaction dont les figures historiques Cabu, Wolinski, Honoré et plus récentes Charb et Tignous. La dessinatrice Coco est l’une des survivantes. Corinne Rey (33 ans), originaire d’Annemasse, publie aussi dans le satirique romand Vigousse. L’album annuel de Charlie Hebdo intitulé «Tout est pardonné» est dans les bacs avec des dessins des disparus: «Il faut réaliser que c’est la dernière fois qu’on les verra…», glisse Coco. Interview.

Près d’un an après l’attentat à Charlie, comment allez-vous?

Mieux, du temps a passé. C’est important quand on vit quelque chose d’aussi dur et exceptionnel. Ça va mieux aussi parce que nous sommes soutenus. Nous avons toute une équipe qui prend soin de nous. On travaille aussi. Après les attentats, ça m’a semblé très vite évident de redessiner. Ça occupe les pensées, ça chasse les images. J’ai eu l’immense privilège d’être avec Cabu, Charb, tous. J’ai tout appris avec eux. Après ce qui s’est passé, je pense qu’ils auraient continué, j’en suis persuadée.

Le journal devait continuer à sortir, c’était une évidence?

Bien sûr. C’était la seule réponse possible. Il ne fallait pas que le journal meure à cause de ces connards. On a été touché, on a été décimé: mais on est toujours là!

Comment appréhendez-vous l’anniversaire du 7 janvier?

Evidemment, on prépare un journal un peu spécial. Les commémorations, ce ne sera pas un moment facile. Mais ce sera peut-être aussi l’occasion de se dire que c’est le moment non pas de tourner la page. D’apprendre à vivre avec ce qui s’est passé. J’aurai envie d’être avec mon équipe à ce moment-là. Qu’on soit ensemble. Apres l’attentat, il y a eu un vrai soutien entre nous. On se touchait, on avait besoin de se sentir. Là, on va avoir besoin de ce lien. J’en ai besoin. Cet attentat nous a changé: Riss est plus ouvert, lui qui était parfois un peu bourru. On est plus proches qu’avant.

Dans la réaction publique, qu’est-ce qui est différent entre les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Casher et ceux du 13 novembre ?

Je pense que les gens qui avaient dit en janvier «Charlie l’a bien cherché » ont dû se rendre compte de leur connerie. Ce n’est plus seulement la liberté d’expression, mais la liberté tout court qui a été attaquée. La liberté d’aller au concert, de boire un verre. Il y a eu une prise de conscience différente. J’ai toujours été scandalisée de constater qu’il y avait des gens qui transformaient les victimes en coupables. Emmanuel Todd s’est branlé sur des trucs sociologiques à la mords-moi-le-nœud. Est-ce qu’on ne peut pas simplement voir le 11 janvier comme une belle manifestation de soutien, d’émotion ? C’était de la solidarité envers des journalistes, des dessinateurs, des policiers et des juifs, qui sont tragiquement toujours les cibles de ces monstres fanatiques.

Depuis ces attentats, est-ce que l’humour a changé?

On continue à rire de tout, parce que c’est le sens même de notre métier. L’actualité nous porte et dicte les sujets. Mais on veut aussi inciter à réfléchir, poser des questions, donner notre point de vue. Ce que j’aime dans le dessin de presse, c’est l’engagement derrière le dessin. Et ce que j’aime spécialement à Charlie, c’est la liberté. Le climat est tendu, politiquement, socialement. Mais cela ne doit pas nous empêcher de rire de tout. Même de la mort.

La liberté d’expression, justement, a-t-elle souffert?

Non, pas du tout. Personne ne s’autocensure à Charlie. La seule chose qui a peut-être changé, c’est qu’on sait avoir aujourd’hui une portée mondiale. Alors quand on fait un dessin, il faut qu’il soit clair et sans ambiguïté. Il ne peut pas y avoir de place pour la moindre incompréhension. D’autant que beaucoup de gens ne connaissaient pas le journal et ne l’ont découvert qu’après l’attentat. On essaie de garder la finesse, l’ironie, la satire mais on se méfie des doubles sens.

Où fixer la limite? Geluck estime qu’on ne peut plus dessiner comme avant. Du coup, vous avez dessiné son fameux chat sans couilles…

Il pense comme il veut avec son chat, que je trouve d’ailleurs très moche! Si un dessinateur s’impose des limites, s’il n’ose plus dessiner parce qu’il pourrait blesser quelqu’un à l’autre bout du monde, autant qu’il arrête. Moi, je continue de dire ce que j’ai envie. J’essaye juste de le dire bien. Si limite il y a, la seule, c’est la loi.

Mais les idées de Charlie ne décollent pas plus qu’avant. Le FN était à 3% quand Charlie a été lancé il y a 30 ans, il est à 30% aujourd’hui…

Marine Le Pen récupère tout ce qui se passe avec les attentats. Elle déforme la laïcité en en faisant quelque chose d’islamophobe. C’est terrible de jouer comme elle le fait sur la peur des gens. Mais Charlie n’a rien à voir avec le score du FN. On les taille tout le temps! Nous ne sommes que des dessinateurs, des rédacteurs, pas des politiques…

Et les attentats du 13 novembre…

J’étais à Clermont-Ferrand pour «Les Carnets de Voyages», un festival que portaient Michel Renaud, qui a été tué, et Gérard Gaillard, un «rescapé» comme moi. Le festival nous a invités parce qu’il rendait hommage à Michel et à Cabu. On a passé une super-journée. Puis en dînant on apprend qu’il y a des fusillades à Paris. On était épouvantés.

Vous avez fait la couv’ du mercredi suivant: «Ils ont les armes, on les emmerde, on a le champagne!»

Bizarrement, j’ai dessiné assez facilement. Comme si c’était quelque chose que j’avais en commun avec ceux qui venaient de vivre ça. J’ai fait ce petit bonhomme, un Parisien qui fait la fête: qui aurait pu être vous, moi, n’importe qui… Cette couverture parle de la mort, mais elle le fait de manière joyeuse. Et surtout elle montre une résistance face au terrorisme. Il nous faut lutter en continuant à faire la fête, à aller écouter des concerts, à vivre, à dessiner, à faire de la musique. Le «On les emmerde» est très important. Malgré cette terreur qu’on veut nous imposer – il y a mille autres solutions de fond! – mais la première chose à faire en tant que citoyen est de continuer à vivre, si possible, sans avoir peur. (TDG)

Créé: 04.01.2016, 18h11

«On sursaute quand on entend un bruit de moto!»

Comment vit-on, comment travaille-t-on quand on est sous protection? Aller sur le terrain avec deux policiers, ce n’est pas super discret…

Coco: Vous allez penser que je me mets des oeillères mais ce sont des personnes qui savent rester discrètes et se fondre dans la masse. Je les laisse faire leur boulot et ils me laissent faire le mien. Après, c’est sûr, je ne vais pas vous dire que je vais aller faire un reportage en Afghanistan ou en Syrie. Cela, ce serait impossible!

Si vous nous dites «J’aime la police», on peut l’écrire (rires)?

(rires) J’aime le service de protection! J’ai trente-trois ans, je ne suis pas une soixante-huitarde, j’ai un vécu différent de celui des anciens de Charlie même si ça m’emmerde de voir des CRS qui tapent sur des migrants. Mais bon, voilà, maintenant on fait ensemble un travail d’équipe: ils me protègent, je veille à respecter leur travail. Il faut le prendre comme ça.

Et dans la vie privée? Vous dites que votre meilleur moyen de résistance c’est de faire la fête. Mais est-ce que cela n’ôte pas la spontanéité?


C’est vrai qu’elle manque, cette spontanéité. Mais on est obligé de vivre avec ça. Cela comprend beaucoup de choses. On a beau se dire qu’il ne faut pas avoir peur, on sursaute quand on entend un bruit de moto qui pétarade. Je n’ai pas tout géré de cette phase traumatisante. Mais je n’ai pas pour autant le sentiment d’être emprisonnée, cloisonnée. Je reste libre.

Votre entourage vous a conseillé de quitter Charlie? De faire quelque chose de moins dangereux?

J’ai eu des réflexions dans ce sens. Mais c’est moi qui décide de ma vie. Je suis dessinatrice, c’est ce qui me porte, c’est ce qui m’anime, c’est à ça que je pense d’abord et à ma petite fille. Avec mon mari, ma famille, avec mes amis, chacun peut manifester de la peur. C’est normal. Mais on en parle et ça se passe plutôt bien.
X.A.

Articles en relation

Il y a un an, le journal «Charlie Hebdo» était attaqué

Commémoration La France s'apprête à commémorer le premier acte de la tragédie des attentats de Paris: l'attaque du 7 janvier 2015 contre le journal satirique. Plus...

Le «héros» de l'Hyper Cacher se raconte

Paris La nouvelle vie de Lassana Bathily, sans-papiers malien naturalisé français par la suite, est narrée dans un livre. Plus...

Un Dieu assassin à la une de «Charlie Hebdo»

France En mémoire de l'attentat du 7 janvier, le journal satirique sort mercredi un numéro avec en une un Dieu barbu, armé d'une kalachnikov et à l'habit ensanglanté. Plus...

Un an après l'attentat qui avait décimé sa rédaction, Charlie Hebdo sort mercredi 6 janvier un numéro spécial.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Brexit: Theresa May à Bruxelles
Plus...