«Il n’y aura pas de paix si on ne trouve pas les commanditaires»

MalteLes trois fils de la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia, assassinée il y a six mois, témoignent pour la première fois contre la loi du silence.

Mardi à La Valette, ces manifestants ont défilé en souvenir de la journaliste d’investigation Daphne Caruana Galizia, assassinée six mois plus tôt.

Mardi à La Valette, ces manifestants ont défilé en souvenir de la journaliste d’investigation Daphne Caruana Galizia, assassinée six mois plus tôt. Image: Reuters

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Le 16 octobre 2017 est une date qui a bouleversé la vie des trois fils de Daphne Caruana Galizia. Ce jour-là, leur mère mourait dans l’explosion de sa voiture. Connue pour ses enquêtes sur la corruption et sa participation au consortium international de journalistes ayant publié les Panama Papers, la Maltaise s’était fait de nombreux ennemis sur son île et à l’étranger. Six mois plus tard, l’enquête piétine. L’instruction n’a pour l’heure débouché que sur l’inculpation de trois hommes accusés d’avoir fabriqué et fait exploser la bombe. Mais les proches de Daphne Caruana Galizia, dont les trois enfants, qui vivent aujourd’hui à Londres, dénoncent l’inaction des autorités. Et ils posent la question: la responsabilité de cet assassinat remonte-t-elle jusqu’au sommet de l’État maltais? Une hypothèse vigoureusement rejetée par le gouvernement de Joseph Muscat. Quant aux enquêtes inachevées de Daphne Caruana Galizia, un groupe de dix-huit médias internationaux, dont ce journal, a décidé de les mener à terme sous le nom de «Projet Daphne». Comme dans le cas de l’assassinat de Jan Kuciak en Slovaquie, personne ne doit penser que tuer un journaliste permet de tuer la recherche de la vérité.


«J’ai vu une immense boule de feu»

Matthew Caruana Galizia

«La veille de sa mort, j’ai garé la voiture de ma mère devant notre maison. L’un des auteurs était caché dans un buisson et a capté le signal électronique de la clé de la voiture. Ainsi, il a ensuite pu ouvrir le véhicule. Ce qui est étrange, c’est qu’il est resté tapi tout ce temps dans les buissons devant notre jardin. Les enquêteurs l’ont constaté en relevant le signal de son téléphone portable. Vers deux heures du matin, il a fait mouvement. La police estime qu’il a ouvert la voiture pour accrocher la bombe sous le siège. Puis il n’a plus bougé jusqu’à 15 h 30 le lendemain.

»Le matin, j’ai parlé pour la dernière fois avec ma mère avant son départ. Nous avons ri. Trois minutes plus tard, j’ai entendu l’explosion. J’ai tout de suite su que ça ne pouvait être que ça. J’étais paniqué. J’ai couru à pieds nus. À mi-chemin, j’ai aperçu une gigantesque colonne de fumée noire. En arrivant, je me suis trouvé devant un cratère dans la route. Cela ressemblait à un champ de bataille. Les arbres et l’herbe étaient en feu. Il y avait du verre et du plastique par terre. J’ai pensé: «OK, mais où est la voiture?»

»Finalement, j’ai vu au loin dans un champ une immense boule de feu. Le véhicule avait été projeté à travers tout le champ. L’explosion avait éventré les portes. Elles étaient ouvertes mais je ne pouvais m’y introduire, c’était trop chaud. J’ai cherché la silhouette d’un corps à l’intérieur, mais il n’y avait rien. J’ai regardé au sol. Et j’ai vu une jambe. J’ai pensé: «Sois logique… Une jambe par terre… et des morceaux de corps. C’est clair que personne ne pourrait survivre à ça. C’est sans espoir.» Plus tard, tout le monde a appelé. Le plus dur, c’était pour mon frère Paul. Il était en état de choc, il ne pouvait plus parler.»


«Les enquêteurs ne nous ont jamais répondu»

Paul Caruana Galizia

«Ma copine m’a appelé et m’a dit: «Tu dois immédiatement répondre au téléphone». J’ai rappelé mon frère Matthew. Il m’a dit: «Tu dois venir à la maison tout de suite. Quelque chose s’est passé.» J’ai cru me voir de l’extérieur. Une éternité a semblé s’écouler entre chaque phrase de mon frère. Il m’a alors raconté qu’une bombe se trouvait dans la voiture de notre mère. Et il m’a dit qu’il ne croyait pas qu’elle avait survécu.

Nous, la famille, nous nous sommes retirés dans notre maison durant deux semaines. La préoccupation principale du premier ministre était de récupérer la mort de notre mère comme une opération de relations publiques. Il nous importunait tout le temps. Il a appelé notre père. Il utilisait des hommes de main qui nous appelaient en son nom. Il voulait notre consentement pour pouvoir dire publiquement que la famille était derrière lui. Voyant que ça ne marcherait pas, il a persuadé la présidente d’appeler notre père. Nous étions censés assurer publiquement que le gouvernement avait la situation sous contrôle. Comme elle n’arrivait pas à nous atteindre, elle a commencé à appeler avec un numéro masqué.

»C’est une trahison complète, car on n’a pas pu protéger la citoyenne la plus célèbre et la plus menacée du pays. Et ce, malgré de nombreuses attaques et menaces. L’un de nos chiens avait eu la gorge tranchée et son corps avait été déposé devant notre maison. Deux autres chiens avaient été empoisonnés. Il y avait eu deux incendies volontaires chez nous, dont l’un visait clairement à tuer notre mère.

»À ce jour, nous avons envoyé entre 30 et 40 lettres aux enquêteurs pour obtenir les informations les plus élémentaires sur la progression de l’enquête. Nous n’avons obtenu aucune réponse. Même les questions concernant les mesures de sécurité pour notre propre protection n’ont pas reçu de réponse.»


«Qui enquêterait sur le premier ministre?»

Andrew Caruana Galizia

«Notre grande peur, c’est que ce qui s’est passé à Malte puisse s’étendre au reste de l’Europe. Nous ne sommes plus certains des garanties que nous sommes censés avoir. Si nous n’arrêtons pas ce problème ici et maintenant, il s’étendra jusqu’au cœur de l’Europe de l’Ouest.

»Nous vivons tous les trois aujourd’hui hors de Malte. J’espère que nous pourrons un jour retourner dans le pays que nous connaissions. Mais pour l’instant, ce n’est plus le même endroit. Pour nous, il est impossible de cohabiter sur cette petite île avec les gens qui ont donné l’ordre de tuer notre mère. Et avec ceux qui ont célébré sa mort. Nous ne pouvons pas non plus faire confiance à la police de Malte. C’était déjà le cas durant certaines enquêtes comme les Panama Papers. Comment croire sérieusement que la police puisse faire la lumière sur la mort de la journaliste qui a découvert toutes ces choses?

»Le premier ministre de Malte dit qu’il trouvera le commanditaire. Mais que faire s’il est lui-même le commanditaire? Que faire si quelqu’un lié à lui est le commanditaire? La police répond au premier ministre. Qui enquêterait donc sur lui dans ce cas?

»Entre temps, on a arrêté les trois hommes de main qui ont prétendument placé et déclenché la bombe. Mais cela n’aura d’importance que s’ils livrent des informations quant aux commanditaires. Sinon, on ne pourra pas tirer un trait. Et Malte en tant que pays ne retrouvera pas la paix. Le traumatisme perdurera aussi longtemps que le motif ne sera pas éclairci. Ces trois hommes n’étaient qu’un instrument. C’est comme si on n’avait arrêté que la bombe.»

Adaptation: Marc Allgöwer

(TDG)

Créé: 17.04.2018, 21h34

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