«Il n'y a aucune raison de désespérer de l'Europe»

Union européenneJean-Claude Juncker se confie avant sa dernière – et cruciale – année à la tête de la Commission.

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Dès le 1er novembre, il ne sera plus président de la Commission européenne. D'ici là, Jean-Claude Juncker affrontera l'une des périodes les plus critiques de son mandat: le Brexit sera effectif fin mars et des élections européennes cruciales se tiendront en mai. Propos recueillis par nos confrères de «Die Welt».

Monsieur le Président, vous avez dit un jour que l’Europe est l’amour de votre vie. Mais le grand amour n’a-t-il pas parfois des côtés désespérants?
J’ai dit ça durant la campagne pour les élections européennes de 2014. À l’époque, j’avais eu la chance de faire le tour de tous les pays européens. Et je suis tombé de nouveau amoureux de ce continent. Lorsqu’on change de pays presque toutes les heures, on voit les paysages européens et leurs charmes d’un œil neuf. Il n’existe pas d’autre continent comme le nôtre, où l'on traverse trois paysages différents en 150 kilomètres. On trouve en Europe, dans un espace extrêmement réduit, une grande variété d’hommes et de femmes parlant des langues et des dialectes très différents les uns des autres. Les dialectes, surtout, m’ont beaucoup impressionné, quelle richesse!

Mais ne désespérez-vous pas parfois de l’Europe?
Il n’y a aucune raison de désespérer de l’Europe. Mais il est légitime de s’inquiéter, c’est vrai. Je suis fermement convaincu que l’UE a un avenir. Il suffit de se rendre dans un cimetière militaire pour voir ce qui nous attend en l’absence de construction européenne. Ce qui me met en rage cependant, c’est que les processus décisionnels dans l’UE sont parfois trop lents. Autre chose aussi m’inquiète: autrefois, j’avais l’impression que l’unification du continent était inéluctable. Ces dix dernières années, en revanche, j’ai de plus en plus souvent l’impression que les gens s’éloignent les uns des autres en Europe. Nous devons veiller à ce que ces fossés ne se creusent pas trop.

Votre mandat approche de sa fin. Êtes-vous déjà d’humeur à tirer un bilan?
(Il rit) Ce serait un peu prématuré. Mais une chose est sûre: lorsque je partirai le 1er novembre 2019, l’Europe ne s’effondrera pas.

D’ici là, il reste quelques batailles à mener. Vous avez obtenu un succès inattendu dans le différend opposant l’UE à Donald Trump concernant la taxation des importations automobiles et réussi à arracher certaines concessions au président américain. Bon nombre de dirigeants européens, comme la chancelière allemande, Angela Merkel, et le président français, Emmanuel Macron, s’y étaient pourtant cassé les dents auparavant. Comment avez-vous fait?
Je dirais que le courant est bien passé entre nous, tout simplement. Et surtout, j’ai pu le convaincre parce que je parlais au nom de 500 millions d’Européens et que j’avais étudié au préalable les chiffres de la Maison-Blanche. Il était clair pour moi que je n’arriverais à rien avec lui dans cette bataille commerciale en avançant des chiffres européens. J’ai utilisé l’expérience acquise lors du sommet du G7 à Taormina. Le président américain y avait constamment remis mes chiffres en question. Naturellement, nos chiffres étaient justes; mais si j’ai réussi à me faire entendre de lui finalement, dans le Bureau ovale, c’est parce qu’il pensait que j’argumentais encore sur la base de nos statistiques à nous. Au moment décisif, j’ai pu dire: «These are your figures, Mister President» («Ce sont vos chiffres, Monsieur le Président», ndlr).

Faites-vous confiance à Trump et à ses promesses?
Je lui fais confiance tant qu’il tient parole. Et s’il ne tient plus parole, je ne me sens plus non plus tenu par mes propres promesses.

En mai auront lieu les élections européennes. Est-ce que le débat concernant la bonne gestion du phénomène migratoire va dominer la campagne électorale?
Ce serait profondément regrettable. La question des migrations est importante, mais c’est loin d’être notre plus grand problème. Il semblerait que, sur cette question, nous ayons perdu notre capacité à relativiser. J’ai reçu récemment le roi de Jordanie, Abdallah II. Avec un hochement de tête, il m’a demandé si on était vraiment sérieux. La population jordanienne compte 25 % de réfugiés. En chiffres absolus, il est arrivé moins de réfugiés que cela dans toute l’Europe, et pourtant, certains voient notre continent au bord de l’anéantissement. C’est de l’exagération pure et simple. En même temps, nous devons reconnaître que l’intégration des réfugiés est un défi pour de nombreuses communes. Je mets en garde contre la tentation de taxer de stupidité ceux qu’inquiète l’ampleur de la tâche.

Mais comment réussir ce grand écart: prendre les inquiétudes au sérieux sans donner à ce sujet plus d’importance qu’il n’en a?
Il faut que des personnalités politiques dotées du sens des responsabilités aient le courage d’aborder ce thème conflictuel. Et qu’elles fassent preuve de patience pour expliquer aux gens que l’accueil des réfugiés n’est pas un problème insoluble. Si l’on parvenait à instaurer davantage de coopération bien ordonnée en Europe, les défis seraient encore moindres qu’ils ne le sont actuellement. On le voit à l’accord fortement controversé conclu avec la Turquie, qui a beaucoup contribué à réduire le nombre de réfugiés. Cet accord a un coût, mais c’est de l’argent bien investi.

Mais qui, parmi les dirigeants européens, évoque ces points avec une telle clarté?
Je suis un peu surpris par certains des événements les plus récents. Deux années durant, tous les chefs d’État et de gouvernement ont réclamé une meilleure protection des frontières extérieures de l’Europe. La Commission européenne a pris cette exigence au sérieux et présenté une proposition visant à renforcer la protection à la frontière extérieure. Notre proposition prévoit une augmentation du nombre de gardes-frontière à 10000 d’ici à la fin de 2020. Et voici que soudain, chacun émet des réserves. Certains y voient une ingérence dans la souveraineté nationale, d’autres trouvent que tout va trop vite ou que les chiffres sont exagérés. C’est d’une hypocrisie abyssale! D’abord on exige de la Commission qu’elle agisse. Ensuite, celle-ci fait une proposition, et ce sont précisément ceux qui critiquaient jusque là le plus vivement l'insuffisance de la protection aux frontières qui refusent de s’engager. L’Europe ne peut pas fonctionner ainsi. Nous devons agir vite afin d’être prêts et d'avoir des frontières extérieures de l’UE véritablement sous contrôle. Les États membres concernés devraient reléguer leurs préoccupations au second plan et adopter rapidement la proposition relative à la protection des frontières extérieures.

Que conseillez-vous aux candidats aux élections européennes, comment tenir les populistes en échec?
Je pense que c’est une grave erreur de laisser se multiplier le nombre de personnes qui, au sein des grands partis traditionnels, se font inconsidérément l’écho des populistes. À marcher sur les pas des démagogues, on ne montre que son dos. Il faut faire attention à ne pas donner raison aux populistes, il faut les mettre au pied du mur en montrant qu’ils ne savent que faire du bruit, mais n’ont aucune solution concrète à proposer pour répondre aux défis de notre temps.

À qui pensez-vous?
Je ne veux pas mettre qui que ce soit au pilori ici.

Vous laissez Viktor Orban, le premier ministre hongrois, qui fait partie du même groupe politique que vous, tirer à boulets rouges sur l’Europe alors que la Hongrie a clairement profité de l’UE. Pourquoi?
Je me dispute constamment avec lui. J’avais introduit une demande, au sein du parti populaire européen (PPE), pour que le Fidesz, le parti de Viktor Orban, en soit exclu. Je trouve que les valeurs de la démocratie chrétienne qui sous-tendent le PPE ne sont plus compatibles avec la politique menée par le Fidesz. Ma demande a été rejetée.

Le populisme se nourrit du discrédit qu’il jette sur l’Europe. Qu’y opposez-vous?
La vérité.

Que voulez-vous dire?
Nous connaissons des succès et nous devons en parler, tous, plus fort. La dernière Commission européenne avait adopté 100 initiatives législatives nouvelles par an; la nôtre , seulement 20 à 25 parce que je voulais que l’Europe puisse se concentrer sur ce qui est important. Nous avons retiré plus de 130 propositions et rationalisé 160 lois. Rien que cette année, trois accords de libre-échange ont été conclus. L’économie européen ne cesse de croître depuis deux ans, 12 millions de nouveaux emplois ont été créés depuis le début de mon mandat et les déficits budgétaires ont nettement diminué. Le plan «Juncker» a généré des investissements de 371 milliards d’euros. C’est le résultat d’un effort conjoint de tous les Européens. L’Union européenne peut en être fière.

De nombreuses voix s’élèvent cependant, surtout en Europe du sud, pour réclamer que l’UE devienne plus sociale. Est-ce qu’une assurance-chômage européenne serait une bonne idée, par exemple?
Même si je suis très favorable à l’idée d’une assurance-chômage européenne, elle ne doit pas se transformer en carte blanche donnée aux pays qui ne réalisent aucune réforme et sont donc en difficulté. Dans sa proposition de programmation financière à moyen terme, la Commission a prévu deux instruments: 25 milliards d’euros pour financer des programmes d’aides structurelles et 30 milliards d’euros destinés à un mécanisme de stabilisation face aux chocs asymétriques externes, qui pourrait aussi inclure un système de réassurance pour les assurances nationales des travailleurs. Cet instrument pourrait aider à amortir les crises économiques se produisant soudain dans un pays donné en raison d’évolutions extérieures, et donc à réassurer au niveau européen les systèmes nationaux de sécurité sociale. Il serait inadmissible qu’un État membre de l’UE soit forcé de réduire son allocation chômage à cause d’une augmentation du nombre de chômeurs, provoquée par une crise qui ne lui est pas imputable. L’important, c’est qu’en situation de crise, on n’économise pas au mauvais endroit, à savoir dans le domaine des investissements, de l’éducation et des allocations chômage.

Redoutez-vous des ingérences extérieures durant la campagne électorale européenne - par le biais de piratage ou de désinformation ciblée comme aux États-Unis?
Je crains en effet qu’il y ait des tentatives illicites de peser sur les élections européennes. C’est une chose à laquelle nous ne sommes pas suffisamment préparés, en Europe. Dans la Commission, nous avons récemment engagé du personnel supplémentaire pour mieux lutter contre la diffusion de fausses informations. Mais cela ne suffit évidemment pas. Tous les États membres doivent unir leurs forces. L’Europe doit opposer un front uni aux trolls et groupes de pirates originaires de Chine ou de Russie.

Pour Londres, les élections européennes sont un sujet clos. Le Royaume-Uni devrait quitter l’UE le 29 mars 2019. Est-ce que cela va arriver?
Je suppose que oui puisque la population britannique en a décidé ainsi.

Croyez-vous à un second référendum?
C’est aux citoyens britanniques d’en décider.

À quoi ressembleront les relations après le départ du Royaume-Uni, surtout en ce qui concerne l’Irlande du Nord?
Ce n’est pas nous qui quittons le Royaume-Uni, c'est lui qui quitte l’UE. Je trouve bien hardie l’idée défendue par une certaine partie de la population britannique, selon laquelle ce serait à l’UE de proposer une solution à tous les futurs problèmes britanniques. Moi, je leur dis: mettez-vous d'accord. Et dites-nous ensuite ce que vous voulez finalement. Il y a déjà plusieurs mois que nos propositions de solution sont sur la table.

Le 15 janvier, à Londres, le Parlement va se prononcer sur l’accord de retrait. Pensez-vous qu’il sera approuvé?
Si les députés de la Chambre des communes du Parlement britannique approuvent l’accord de retrait mi-janvier, nous devrions commencer à préparer les futures relations entre le Royaume-Uni et l’UE dès le lendemain, sans attendre la date officielle de retrait, le 29 mars. J’ai l’impression que la majorité des députés britanniques éprouve une profonde méfiance envers l’UE et Mme May. On nous soupçonne de vouloir garder à tout prix le Royaume-Uni dans l’UE. Ce n’est pas notre intention. Nous voulons seulement que nos futures relations soient claires. Et nous respectons le résultat du référendum populaire.

En janvier, la Roumanie va prendre la présidence du Conseil de l’UE et sera donc co-responsable des négociations avec Londres. Cela vous préoccupe-t-il?
La Roumanie est techniquement bien préparée à ses six mois de présidence du Conseil de l’UE, notamment grâce à l’aide efficace de la Commission. Je pense toutefois que le gouvernement de Bucarest n'a pas encore tout à fait compris ce qu’implique la présidence des États membres de l’UE. Un négociateur prudent doit aussi être disposé à écouter les autres et fermement décidé à laisser de côté ses propres intérêts. J’ai quelques doutes sur ce point. De plus, la situation interne en Roumanie est telle que le pays ne peut pas se présenter en tant qu’unité compacte en Europe actuellement. Il faut que le pays lui-même soit uni pour exiger aussi l’unité en Europe durant la présidence du Conseil.

Cette désunion constitue-t-elle un danger pour l’Europe?
J’y vois un risque mais ça ne doit pas nécessairement se terminer dangereusement.

Qui aimeriez-vous avoir pour successeur?
Pas de commentaire.

Nous pensions que la réponse allait claquer comme un coup de feu: Manfred Weber, le candidat tête de liste du PPE.
Je ne suis pas du genre à tirer. Et certainement pas dans la précipitation.

Que ferez-vous à la fin de votre mandat en automne?
Je suis devenu ministre à 27 ans. Depuis, à part quelques mois, j’ai toujours occupé un poste politique. Cela s’est fait au détriment de ma vie privée, à laquelle je pourrai alors consacrer plus de temps.


LENA - Leading European Newspaper Alliance

Créé: 01.01.2019, 11h24

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