En vingt ans de pouvoir, Poutine a anéanti le débat

RussieLe 31 décembre 1999, le premier président de la Russie post-soviétique, Boris Eltsine, confiait le Kremlin à un quasi inconnu.

«Aujourd’hui, le contrat de Poutine avec les Russes n’est pas clair. Le discours patriotique ne suffit plus. Et l’économie est gagnée par la stagnation», explique Sergueï Efremov.

«Aujourd’hui, le contrat de Poutine avec les Russes n’est pas clair. Le discours patriotique ne suffit plus. Et l’économie est gagnée par la stagnation», explique Sergueï Efremov. Image: Keystone

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«Un vrai caméléon…» L’un de ces hommes de l’ombre qui, au soir de 1999, ont choisi de confier le Kremlin à Vladimir Poutine ne cache pas, aujourd’hui encore, son admiration. Cet ex-agent du KGB peu connu allait prendre la succession du premier président de la Russie post-communiste, Boris Eltsine. «Le pays était alors en pleine guerre civile en Tchétchénie et son économie était à reconstruire. Pour régler ces deux problèmes, le choix de la personne était limité… Le meilleur, c’était Poutine. Depuis, il est resté à l’image de la Russie: à moitié moderne, à moitié paternaliste, à moitié libéral, à moitié soviétique…» assure, sans regret, cette figure libérale restée proche du Kremlin.

«Contrat social»

Vladimir Poutine a, depuis, réussi à enraciner sa popularité, réelle mais largement entretenue par la propagande, dans une sorte de contrat social qu’il a su faire évoluer. Ainsi avec lui les Russes votent-ils depuis vingt ans pour la «stabilité», son maître mot. «En 2000, il a sorti le pays de la crise des années Eltsine. Le contrat social était: le calme retrouvé en échange du soutien à son régime», rappelle le politologue Sergueï Efremov. Puis, grâce à la hausse du prix du pétrole dans une économie fortement dépendante des hydrocarbures, le niveau de vie a commencé à augmenter. «Le contrat social avec la population est devenu: hausse des revenus contre vote pour le Kremlin», poursuit Sergueï Efremov.

C’est, depuis, une réalité économique et sociale des années Poutine: le président a accompagné l’éclosion de la classe moyenne qui, aux contours flous, représente entre 10 et 30% de la population. La majorité soutient le chef du Kremlin. Mais le plus souvent dans l’indifférence. Et avec parfois des élans de révolte. Cette nouvelle classe moyenne a en effet commencé à former une opposition libérale. Vladimir Poutine a pour le coup dénoncé une traîtrise: il a donné libertés et revenus, puis retrouvé ces libéraux contre lui dans les manifestations de 2011-2012…

L’ennemi occidental

«C’est alors qu’a commencé un nouveau contrat entre les Russes et Poutine: fierté patriotique contre soutien sans faille», explique Sergueï Efremov. Avec l’annexion de la Crimée en 2014, la propagande nationaliste tablant sur la grandeur retrouvée a plongé les Russes dans une vague d’autopersuasion selon laquelle les Occidentaux détestent leur pays. Le premier Poutine était pourtant libéral et considérait l’Ouest en partenaire. «Le second Poutine s’est révélé conservateur et voyait les Occidentaux en concurrents. Il est devenu réactionnaire, prêt à affronter les ennemis américain et européen, résume Alexeï Venediktov, figure de la presse libérale. Il ne peut pas revenir en arrière!»

Pourtant, les succès sur le front extérieur ont eu ensuite une portée limitée sur le front intérieur. La classe moyenne, qui a bénéficié de la hausse des revenus sous Poutine, exprime de plus en plus ses doutes et frustrations. Elle s’inquiète des bras de fer à répétition avec l’Ouest et du manque de confiance des Occidentaux envers la Russie, mais peste aussi contre la corruption et l’absence de croissance loin du pétrole, espère plus de libertés civiles et moins de capitalisme d’État, conjugue lassitude et désir d’évolution. «Pour le coup, aujourd’hui, le contrat de Poutine avec les Russes n’est pas clair. Le discours patriotique ne suffit plus. Et l’économie est gagnée par la stagnation», prévient Sergueï Efremov. C’est la force et la faiblesse de Vladimir Poutine en vingt ans de pouvoir: il a anéanti le débat en Russie.

La lassitude s’installe?

Son pire ennemi, aujourd’hui, c’est en fait l’ennui. L’an passé, la réélection du chef du Kremlin a certes été une évidence: pas besoin de vote démocratique. Tranquille et sûr de sa victoire, Vladimir Poutine s’est présenté en chef au-dessus de la mêlée. Il n’a participé à aucun débat public et, lors de ses deux faux meetings, il a prononcé des discours de moins de trois minutes. Mais à Moscou courent depuis de multiples rumeurs sur de possibles problèmes de santé. Et sur la présumée lassitude au pouvoir du président.


Une «vraie boîte noire» sur ses projets

En une petite phrase, Vladimir Poutine a jeté le trouble sur son avenir. Lors de son habituelle conférence de presse de fin d’année, marathon de quatre heures et demie le 19décembre, le chef du Kremlin a multiplié esquives et esquisses sur ses projets au-delà de 2024, au terme de son actuel mandat, et donc sur sa fin de carrière après un quart de siècle au pouvoir. Questionné sur l’éventuelle interdiction d’exercer plus de deux mandats de suite, il a répondu en envisageant une réforme qui, au contraire, limiterait le nombre de mandats et… confirmerait sa volonté de quitter définitivement le pouvoir en 2024.

Oublié serait alors le scénario, régulier objet de rumeurs, sur une «construction» qui lui permettrait de se présenter une nouvelle fois, possibilité aujourd’hui exclue par la Constitution interdisant plus de deux mandats consécutifs. «Le problème, c’est que Poutine est une vraie boîte noire. Impossible de savoir ce qu’il pense, surtout sur son avenir», assure tout en ironie un haut diplomate européen à Moscou. Vladimir Poutine, 67ans, multiplie en fait les ballons d’essai. Dernier scénario en date envisagé parmi les kremlinologues: «Il démissionnerait deux ans avant la fin de son mandat, donc en 2022», nous a récemment confié une source proche du Kremlin.

«À l’international, cela permet de montrer qu’il n’est pas un dictateur. À l’intérieur, cela permet de préparer en douceur sa succession.» Si la question reste publiquement taboue au Kremlin, la succession continuera d’alimenter les discussions dans les coulisses.

Créé: 29.12.2019, 20h39


Les photos de Poutine torse nu avec un cheval dans la taïga ont fait le tour de la planète.


Le président russe aime à cultiver une image d’homme viril et sportif. S’il est 8ème dan en judo,...


... son niveau en hockey est nettement plus modeste, ce qui ne l’empêche pas de marquer profusion de buts.

Photos: AP/EPA

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