Edward Snowden raconte son travail pour la CIA à Genève

EspionnageL’ex-agent de la CIA a aidé à espionner les banques, l’ONU et Swisscom. Dans un livre, il raconte comment ses deux années genevoises ont fait de lui un lanceur d’alerte.

Edward Snowden a écrit un livre sur son travail pour la CIA - avec de nouvelles révélations sur les activités d'espionnage en Suisse : Le Whistleblower à Moscou.

Edward Snowden a écrit un livre sur son travail pour la CIA - avec de nouvelles révélations sur les activités d'espionnage en Suisse : Le Whistleblower à Moscou. Image: Getty

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Snowden et la Suisse, c’est une relation ambiguë du début à la fin. L’agent junior de la CIA n’a pas beaucoup aimé Genève. Pourtant il n’y manque de rien. Son employeur lui paie même un quatre-pièces au quai du Seujet No 16, en plein centre-ville. Snowden raconte:

«J’étais allongé sur un matelas dans le salon de l’appartement ridiculement chic, ridiculement spacieux, mais presque sans meubles, que me payait l’ambassade. Il était situé sur le quai du Seujet, dans le quartier Saint-Jean-Falaises, avec vue plongeante sur le Rhône d’un côté et sur le Jura de l’autre.»


L'ambassade avait loué pour Edward Snowden un appartement ridiculement chic, quai Seujet n°16. L'apprenti espion avait alors 23 ans.

Un peu avant, au moment où Edward Snowden, alors âgé de 23 ans, s’envole pour sa première mission à l’étranger pour la CIA, il emporte avec lui le roman «Frankenstein», de Mary Shelley. Il a choisi ce roman pour se «mettre dans l’ambiance», parce qu’il se déroule à Genève, la ville où il prendra ses quartiers. Un scientifique suisse y fabrique, à partir de chairs mortes une créature qui devient incontrôlable.

Ce qu’Edward Snowden ne sait pas encore, au printemps 2007, c’est qu’il va bientôt lui aussi aider à créer un monstre. Car le jeune homme ne vient pas en Suisse pour s’amuser, mais pour espionner, et cela dans une dimension sans précédent. Lors de sa traversée de l’Atlantique, le roman ne marque pas vraiment Edward Snowden. Mais, douze ans plus tard, «Franken­stein» deviendra le leitmotiv du chapitre genevois de ses Mémoires.

L’autobiographie d’Edward Snowden paraîtra ce jeudi dans une vingtaine de pays. Nous avons pu la lire en intégralité. Son contenu se révèle explosif – en particulier en ce qui concerne son passage à Genève, où l’Américain a travaillé sous couverture diplomatique durant près de deux ans, entre 2007 et 2009.

En Suisse, la CIA et la NSA espionnent à peu près tout ce qui pourrait être intéressant: de la place financière aux entreprises de télécommunication, en passant par les Nations Unies.

Ce n’est pas une découverte en soi. Depuis des années, le Service de renseignement de la Confédération (SRC) met en garde contre le fait que la Genève internationale est une «cible attrayante pour tous les grands services de renseignement». Mais jamais auparavant un initié n’avait expliqué aussi ouvertement les activités illégales des services de renseignement américains en Suisse.

Les doutes commencent

Le chapitre concernant Genève est même le plus dense du livre de Snowden. Aujourd’hui âgé de 36 ans, l’ancien agent de renseignement jette un regard autocritique sur sa propre contribution à l’espionnage à Genève. Ayant trouvé refuge en Russie, il affirme aussi que c’est à Genève que lui sont venus les premiers doutes sur sa mission. Son malaise a grandi lors de ses affectations suivantes au Japon et à Hawaii, où il travaillait pour la NSA, le service qui traite toutes les communications interceptées par les États-Unis. Lentement, Snowden acquiert l’intime conviction de devoir entreprendre quelque chose.

Dès l’été 2013, l’agent des services de renseignement américains devient un lanceur d’alerte qui, par son unique action, dévoile au monde comment l’espionnage électronique de masse est déployé par les États-Unis.

Le prix est élevé pour Snowden: s’il retournait aujourd’hui dans son pays, il passerait à coup sûr de nombreuses années derrière les barreaux. Dans des tractations aujour­d’hui gelées, l’administration américaine lui a seulement assuré qu’il ne serait pas torturé, raconte Edward Snowden. Il continue de demander asile en Europe occidentale. Le pays qu’il a le mieux connu, la Suisse, est également une option, mais les autorités fédérales font la sourde oreille.

L’intello de la soirée

Son séjour de deux ans en Suisse coïncide avec la crise financière, et Snowden n’aime pas ce qu’il voit à Genève. Les superriches, en particulier du Moyen-Orient, vivent de façon extravagante, tandis que ses amis et ses proches aux États-Unis perdent leur emploi.

«Ces messieurs bien nés réservaient des étages entiers de grands hôtels cinq étoiles et achetaient pratiquement l’entier des boutiques de luxe de l’autre côté du pont. Ils organisaient de somptueux banquets dans les restaurants étoilés et faisaient rugir leurs Lamborghini rutilantes sur les pavés. À Genève, cette folie du luxe s’affichait de façon particulièrement répugnante […] La vie semblait s’y dérouler dans une réalité parallèle […]. Alors que le reste du monde s’appauvrissait de plus en plus, Genève prospérait, et bien que les banques suisses n’aient été impliquées que marginalement dans les montages risqués qui avaient causé le crash, elles étaient maintenant heureuses de cacher l’argent des personnes qui profitaient de la souffrance sans jamais être tenues responsables.»

Snowden est officiellement accrédité à la mission des États-Unis auprès des Nations Unies à Genève. À l’extérieur, l’informaticien autodidacte formé aux techniques de pointe des agences de renseignement dit être un simple «analyste système». Lors des nombreuses fêtes de l’ambassade, pour couper court aux questions sur les détails de son travail, il lâche, dans un français encore hésitant: «Je travaille dans l’informatique.»

Parmi les cyniques de la CIA

La tâche principale de Snowden est de relier l’espionnage à l’ancienne avec le big data. Dans la mission surdimensionnée des Américains à Genève, le nouveau venu gère une sorte de point de contact informatique pour les nombreux autres agents américains. Parmi les «clients» de Snowden à Genève, il y a notamment des agents des services de renseignement humains, avec des connaissances techniques limitées. Snowden décrit ces espions infiltrés comme des «cyniques avec un pied dans la tombe, de charmants menteurs qui fumaient et buvaient» et qui avaient une forte aversion pour la montée en puissance de la division cybernétique de la CIA.

Une taupe chez Swisscom

Snowden raconte le genre de tracas que ses camarades de service lui demandent de résoudre: un jour, un agent veut savoir comment détruire une disquette. D’après l’autobiographie de Snowden, le support de données contient des «dossiers clients» que l’agent américain «a achetés à un employé corrompu de Swisscom». Compte tenu de l’ancienneté de cette affaire, l’opérateur ne peut fournir aucune information sur un éventuel flux de données sortant. L’entreprise rappelle également qu’elle protège et surveille son réseau contre les attaques internes et externes.

À Genève, «le centre cultivé de l’Ancien-Monde», comme le dit Snowden, la CIA s’en prend aussi aux organisations internationales et aux banques privées.

«La ville offre les cibles les plus exigeantes et les plus intéressantes du monde, depuis le deuxième siège des Nations Unies jusqu’aux nombreuses agences spécialisées des Nations Unies et les ONG.»

Snowden raconte aussi comment des officiels des Nations Unies ont été la cible de la CIA à Genève:

«Un vendredi, le chef des opérations m’a appelé dans son bureau et m’a demandé si la centrale pouvait «de façon tout à fait hypothétique» envoyer une clé USB infectée que «quelqu’un» pourrait utiliser pour pirater les ordinateurs des délégués auprès des Nations Unies, dont le bâtiment principal se trouvait juste au bas de la rue. Étais-je d’avis qu’on identifierait ce «quelqu’un»? Je lui ai répondu que je pensais que non. Et, effectivement, ce «quelqu’un» ne s’est pas fait prendre.»

Les banques genevoises sont aussi des cibles. Snowden écrit:

«Genève [a joué] un rôle important en tant que centre du private banking, où d’énormes sommes d’argent pouvaient être déposées et dépensées sans contrôle public approfondi, que ces sommes aient été acquises légalement ou non.

Grâce aux méthodes lentes et méticuleuses de l’espionnage traditionnel, il a été possible de manipuler ces systèmes en faveur de l’Amérique, mais en fin de compte les succès sur le terrain étaient trop faibles pour satisfaire l’appétit toujours croissant des décideurs politiques américains. Surtout quand le secteur bancaire suisse est lui aussi passé à la technologie numérique. Maintenant que les secrets les plus cachés du monde étaient stockés sur des ordinateurs, dont la plupart étaient connectés à l’internet ouvert, il semblait logique que les services de renseignement américains utilisent ces mêmes connexions pour les voler.»

À l’ère numérique, l’intelligence humaine – le recrutement de sources humaines – n’est pas complètement négligée. Edward Snowden raconte comment il a vécu de l’intérieur la tentative de recrutement d’un banquier privé. Cette anecdote, Snowden l’avait déjà évoquée plus tôt. Voilà l’entier de l’histoire.

Lors d’une fête sur la terrasse d’un restaurant huppé, le jeune Américain rencontre un Saoudien bien habillé qui «portait de manière démonstrative une chemise rose avec boutons de manchette». L’homme, un peu à l’écart des conversations, semble tout heureux que Snowden vienne bavarder avec lui:

«[Il m’a parlé] de l’incroyable beauté de cette Suissesse qu’il rencontrait régulièrement pour jouer au «Laser Tag». Sur un ton confidentiel, il a révélé qu’il travaillait dans la gestion de fortune. En quelques instants, il a expliqué en détail ce qu’était une banque privée et le défi d’investir pour des clients dont les actifs étaient aussi importants que des fonds souverains. «Vos clients?» ai-je demandé. Puis il a dit: «Mon travail concerne principalement les comptes saoudiens.»

Le banquier saoudien

Snowden a alors discrètement parlé du banquier genevois à un collègue également à la soirée. L’agent de terrain de CIA a immédiatement tenté de recruter le banquier genevois. Mais même au cours de nombreuses virées dans des bars et des clubs de strip-tease, le Saoudien ne s’est pas décoincé.

«Après un mois d’échecs, [l’agent américain] était tellement frustré qu’il a entraîné le banquier dans une beuverie. Puis il a persuadé le gars, ivre mort, de rentrer chez lui au volant plutôt que de prendre un taxi. Avant même qu’il n’ait quitté le dernier bar, l’agent américain a signalé la marque et le numéro d’immatriculation de la voiture à la police genevoise, qui l’a arrêté pour conduite en état d’ivresse dans le quart d’heure.»

Selon Edward Snowden, l’agent de terrain de la CIA a joué les chauffeurs pendant des jours, conduisant son pauvre banquier tous les jours au travail avant de lui avouer la vérité. Le banquier, hors de lui, a refusé d’espionner pour les États-Unis, a perdu son job et est rentré au Moyen-Orient: échec de l’opération sur toute la ligne.

Ce gâchis déprime Snowden. Un peu plus tard, un soir d’été 2008, Snowden assiste aux Fêtes de Genève en compagnie de spécialistes du Service des collections spéciales. Cette unité, issue d’une coopération entre la CIA et la NSA, exploite un gigantesque système de surveillance au sein de la mission américaine de l’ONU. Snowden, qui n’est pas encore au courant de tous les secrets de l’espionnage cybernétique à l’époque, décrit ce moment où il a compris:

«Pendant que les feux d’artifice déchiraient le ciel, je lui ai raconté l’histoire catastrophique avec le banquier […]. Un des gars m’a regardé et m’a dit: «La prochaine fois que tu rencontres quelqu’un, Ed, tu te fiches [des agents réguliers]. Donne-nous juste son adresse e-mail, et on s’en occupe.»



«Mémoires Vives»

Edward Snowden
Editions du Seuil, 384 pages
Parution le 19 septembre

Créé: 13.09.2019, 18h05

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