Déterminés, les «gilets jaunes» restent sourds aux mesures du gouvernement

FranceSur les ronds-points du Calvados, les annonces du premier ministre n’ébranlent pas les contestataires. Reportage.

Prise au deuxième jour du mouvement des «gilets jaunes», le 18 novembre dernier sur un rond-point de Caen, cette photo est déjà devenue iconique. Au point que l’Agence France Presse la fait figurer dans ses photos de l’année 2018.

Prise au deuxième jour du mouvement des «gilets jaunes», le 18 novembre dernier sur un rond-point de Caen, cette photo est déjà devenue iconique. Au point que l’Agence France Presse la fait figurer dans ses photos de l’année 2018. Image: CHARLY TRIBALLEAU/AFP

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Melissa est un peu choquée, méfiante aussi – les journalistes c’est pas son truc. Elle a les yeux encore rougis des bombes lacrymogènes que la police a utilisées il y a moins de deux heures pour la déloger, elle et les quinze autres «gilets jaunes» qui occupaient le rond-point de Colombelles, près de Caen.

Elle y était depuis le premier jour, le 17 novembre, et ils avaient bricolé une tente où ils pouvaient dormir et se réfugier du froid. Leur site était un des points chauds de la région: ils bloquaient les camions-citernes du dépôt pétrolier de Ouistreham, «pour attaquer l’économie à son cœur», jette Mélissa. Comme la pénurie commençait à toucher les stations-services, la police est intervenue et là elle fait place nette en détruisant le camp…

«Je monte à Lazzaro», décide Melissa d’un air farouche. On ne la reverra pas. Lazzaro, c’est un autre rond-point, quelques kilomètres plus loin, occupé lui aussi depuis le 17 novembre. Là, l’ambiance est plus détendue, pas de policiers, pas de blocages, juste un grand feu de palettes et une table de pique-nique où s’entassent les victuailles que des voitures ne cessent de laisser.

Alain aussi est là depuis le 17. C’est un retraité, comme une bonne partie de ceux qui occupent les ronds-points la journée. Avec les 2800 euros de rente qu’il touche avec sa femme, Alain n’ose pas se plaindre, il fait presque figure de nanti parmi les autres «gilets jaunes»: «Nous en France, on ne savait pas qu’on avait des voisins qui n’avaient pas assez à manger. Il m’a fallu ce mouvement pour le découvrir, c’est pour eux que je suis là.»

Grande méfiance

Ne lui parlez pas des mesures annoncées le jour même par Edouard Philippe, le premier ministre. «Le moratoire? Regardez, j’ai noté la définition du dictionnaire, ironise-t-il en sortant un papier de sa poche, ce qu’ils ne demandent pas maintenant ils le demanderont plus tard!» Pourtant il ne s’agit pas d’un moratoire, mais d’une suspension pour 6 mois au moins de la hausse des taxes sur le carburant qui était prévue au 1er janvier. Le gouvernement s’engage aussi à bloquer les hausses du prix du gaz et de l’électricité qui étaient également annoncées. «Tout ça, c’est pour calmer le peuple et pour mieux recommencer après», balaie Alain d’un geste définitif.

Dans le rond-point, pas une seule personne n’entre en matière sur les propositions du premier ministre. «Ce sont des miettes de pain qu’on jette aux petits oiseaux, mais dans trois jours les oiseaux auront faim», s’indigne Stéphanie, jeune femme d’une trentaine d’années. «Ce n’est pas suspendre les taxes qu’il faut, mais les baisser, et augmenter les impôts de ceux qui ont assez!» À ses côtés, Tiffany, frêle jeune maman qui élève seule un bébé de 11 mois, avoue «ne prendre qu’un repas par jour pour que ma fille ait tout ce dont elle a besoin». Elle approuve: «Je ne sais même plus ce qu’on doit attendre du gouvernement, il faut que Macron démissionne.»

Macron démission!

Macron démission! Ce n’est pas un slogan ici, c’est un prérequis, presque une évidence. La plupart ont voté blanc au deuxième tour de la présidentielle, certains ont voté Le Pen, mais tous s’accordent sur un point: s’il n’y a pas une baisse des taxes accompagnée d’une augmentation du Smic et des rentes, Emmanuel Macron ne pourra pas apaiser leur mouvement. Samedi, à Paris, «ce sera la guerre», «une révolution», «une catastrophe», prédisent-ils…

Il faut gagner un troisième rond-point, celui de Bretteville, à l’est de Caen, pour trouver un «gilet jaune» qui ne rejette pas en bloc les propositions du gouvernement. Marc estime que le premier ministre «a ouvert une porte, il propose un dialogue, c’est à nous d’y répondre». Jean-Lou, qui vient de l’entendre, est estomaqué: – Mais non! – Mais si! Maintenant il faut un tour de table. – Pas du tout, maintenant il faut des mesures, pas dans six mois!

En moins d’une minute, l’ambiance s’est tendue: «Arrête de parler au journaliste, si c’est pour dire des conneries, intervient quelqu’un. T’as rien à faire ici!» Pendant ce temps, Anthony donne une interview à une équipe de France 3. C’est le médiateur du rond-point, le pacificateur, le seul, ici, qui a participé aux premières réunions du mouvement avant même son lancement. Cuisinier, 38 ans, il a su dès le 17 novembre qu’il consacrerait aux gilets jaunes toute son énergie. Depuis, il a téléphoné à sa cheffe pour se mettre en congé sans solde, et s’il perd son travail tant pis, il en retrouvera un autre. Samedi, il ira à Paris. «Ce sera l’explosion, c’est sûr et certain. Moi j’y vais en pacifiste, mais en tant que résistant pacifiste!»


Des politiques sceptiques

Dans la classe politique, les principales réactions à ces annonces étaient plus que critiques, mardi. Florilège.

Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national: «Six mois? Six mois… Sûrement un hasard si ça nous porte juste quelques jours après les élections européennes 2019. Cela laisse suspecter qu’il s’agit là d’une mesure exclusivement électoraliste. Je crains hélas que ce moratoire soit analysé assez cruellement par ceux à qui la proposition est adressée.»

Nicolas Dupont-Aignan, président de Debout la France: «Les Français ne veulent pas un moratoire mais moins de taxes et plus de démocratie! Il faut obtenir d’urgence que le gouvernement passe du moratoire pour six mois à l’annulation définitive des hausses de taxes sur l’énergie.»

Jean-Luc Mélenchon, chef de file de La France insoumise: «Macron et Philippe n’ont pas pris la mesure du moment. Ils annoncent des reports de taxe jusqu’après les élections européennes. On n’apaise pas une révolution citoyenne avec ce genre d’artifices politiciens.»

Christian Jacob, président du groupe Les Républicains à l’Assemblée nationale: «Nous demandons toujours la suppression, pas le report, des taxes prévues le 1er janvier 2019, mais aussi celles prévues en 2021 et 2022. Ce gouvernement est complètement acculé, pris de panique.»

Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste: «Le gouvernement veut enfermer le débat dans une fausse alternative: écologie ou pouvoir d’achat, services publics ou impôts. Ce que nous demandons, c’est la justice fiscale, la lutte contre les inégalités sociales et territoriales, une discussion salariale.»

Gilles Le Gendre, président du groupe La République en Marche à l’Assemblée nationale: «Ça serait un recul si les choses étaient définitives, ce n’est pas le cas.»

David Cormand, secrétaire national d’Europe Ecologie-Les Verts: «L’écologie y perd et le social y perd parce que le prix de l’essence va continuer d’augmenter avec ou sans taxe.»

Christophe Castaner, le ministre de l’Intérieur a, de son côté, appelé les «gilets jaunes raisonnables» à renoncer à un nouveau rassemblement parisien samedi, promettant de mobiliser des renforts policiers en nombre si la manifestation avait lieu.

B.BR./Agences (TDG)

Créé: 04.12.2018, 22h02

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