Berne sort le grand jeu pour apaiser son partenaire russe

DiplomatieMalgré les affaires d’espionnage, la Suisse a déroulé le tapis rouge mardi à Moscou pour la présentation de son ambassade rénovée.

Le conseiller fédéral Ignazio Cassis (à dr.) en compagnie de son homologue russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov.

Le conseiller fédéral Ignazio Cassis (à dr.) en compagnie de son homologue russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov. Image: TASS

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Tapis rouge, champagne, cors des Alpes, proverbes russes… Pour l’inauguration de sa nouvelle ambassade à Moscou, la Suisse a sorti le grand jeu mardi. «Cet événement témoigne de l’importance que nous donnons à notre relation avec la Russie», s’est réjoui Ignazio Cassis au début de la grandiose cérémonie commencée en hymnes et conclue en concert. Avant son discours, le chef de la diplomatie a multiplié gestes et propos amicaux envers l’hôte d’honneur de la soirée, Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, qu’il retrouve ce mercredi pour des discussions plus politiques. En attendant d’aborder les dossiers chauds et les vieilles accusations d’espionnage, les deux hommes ont échangé plaisanteries et chuchotements à l’oreille.

«C’est un moment important dans nos relations», s’est à son tour enthousiasmé Sergueï Lavrov, louant la diplomatie suisse pour «son sens de l’équilibre et du compromis». Un discours tout en habilité répondant à celui tout en humour de l’ambassadeur Yves Rossier, en Russie depuis deux ans et demi. «J’aime Moscou, j’aime la Russie», a conclu l’ancien secrétaire d’État après avoir enchaîné les proverbes russes et plaisanté sur la nécessité, au bout de deux cents ans de relations diplomatiques russo-suisses, «de construire quelque chose de neuf pour les deux cents prochaines années».

Cette nouvelle ambassade, complexe architectural conçu par le cabinet de Lausanne Brauen Wälchli, doit incarner ce renouveau. «Un pont entre tradition et modernité, entre passé et présent», a lancé Ignazio Cassis. La cour centrale a la forme de la Suisse, entourée par l’ancien bâtiment refait à neuf et une élégante construction moderne en béton, bois et verre. Au cœur de l’ambassade, située en plein centre de Moscou dans un quartier qui fut jadis le verger du tsar, a été planté un pommier. Cet arbre, variété rose de Berne, compte un jumeau dans le jardin de l’ambassade de Russie à Berne. Et 26 autres frères, pareillement plantés dans les autres cantons, à chaque fois à des emplacements symboliques de l’amitié russo-suisse.

«C’est comme une œuvre d’art vivante pour unir nos deux pays», explique en marge de la cérémonie Anne-Julie Raccoursier, l’artiste derrière ce projet. «Autour de cette cour ouverte, il a fallu allier simplicité et efficacité», ajoute l’architecte Doris Wälchli, dont la mission, au-delà des symboles, était de placer dans un espace limité toutes les administrations défendant les intérêts suisses, depuis la chancellerie jusqu’aux services économiques. Soit quelque 80 employés travaillant désormais sous un même toit. Près de 43 millions de francs ont ainsi été investis pour cette ambassade, l’une des plus grandes ouvertes par Berne. Et les festivités d’inauguration, commencées mardi soir mais s’étendant sur quatre jours, ont coûté quelque 400 000 francs.

«Le long terme…»

«Un investissement utile! Cette ambassade apportera de la stabilité dans nos relations», espère parmi les 1000 invités Ivan Makharine, président de la filiale russe d’Oerlikon, l’un des sponsors de la cérémonie. «Après les temps difficiles, les temps heureux. Avec Moscou, il faut voir sur le long terme…» ironise en aparté un diplomate suisse. Une allusion aux récentes polémiques sur les activités des services secrets russes en Suisse, notamment dans les laboratoires en charge des contrôles olympiques de doping et sur des allégations d’attaques au gaz toxique en Syrie. Dans la nouvelle guerre froide entre l’Est et l’Ouest, Moscou est soupçonné d’utiliser Berne comme centre européen de ses diverses agences, avec un quart voire un tiers des diplomates accrédités étant des membres avérés ou soupçonnés du renseignement.

«Dans notre ambassade de Suisse à Moscou, 90% du personnel est composé d’espions», plaisante un diplomate. «Nous le sommes tous…» se moque un de ses collègues. Un humour apprécié tout en ironie par certains des invités russes. Tous ne faisaient en effet pas partie de la nomenklatura du Kremlin. «Nous sommes bien contents d’avoir à portée de main, dans le centre de Moscou, une grosse ambassade d’un pays démocratique européen», insiste ainsi Andreï Zoubov, célèbre historien de l’opposition anti-Kremlin. «Ici, nous avons nos contacts. À la prochaine manifestation réprimée par la police, nous pourrons toujours venir nous réfugier!»

Créé: 18.06.2019, 22h41

«La Russie a été classée à tort au musée des horreurs»

Quel rapport la Suisse doit entretenir avec la Russie? Quand on pose la question mardi au Palais fédéral à des élus de gauche, du centre et de droite, deux injonctions dominent: ne pas donner de leçons au géant de l’Est et jouer la carte du pragmatisme. «Je ne suis pas un grand admirateur de Poutine, lâche le conseiller national Manuel Tornare (PS/GE). Mais il faut reconnaître que la Russie n’a jamais vraiment connu la démocratie. Ma collègue Liliane Maury Pasquier fait un travail remarquable en tant que présidente du Conseil de l’Europe pour réintégrer en son sein la Russie. J’espère que cela se fera la semaine prochaine. Car si on attaque frontalement les Russes, cela ne sert à rien. Il vaut mieux dialoguer avec eux pour obtenir de petits résultats.» En revanche, Tornare préconise d’être très ferme avec les Russes quand ils espionnent en Suisse ou tentent de manipuler des élections dans un pays étranger.
Roland Büchel (UDC/SG) trouve certes inacceptable l’espionnage russe en Suisse mais n’en fait pas un fromage, car «toutes les grandes puissances espionnent».

Il estime indispensable de maintenir un dialogue avec la distance nécessaire. «Le conseiller fédéral Cassis fait du bon boulot. Il évite la neutralité active à la Calmy-Rey ou à la Burkhalter. Le pire, ce serait de donner des leçons de morale à la Russie.»
Claude Béglé (PDC/VD) va un cran plus loin. «La Russie a été classée à tort dans une boîte noire au musée des horreurs.

Or elle nous est proche culturellement, et on a beaucoup à gagner en la respectant politiquement. Elle nous permettrait de ne pas dépendre totalement de l’économie et des ressources énergétiques des États-Unis et des pays du Golfe qui leur sont inféodés. La Russie est un facteur de rééquilibrage face à la toute-puissance américaine. Scientifiquement, elle a aussi de très grandes compétences dans la recherche fondamentale et les mathématiques, secteurs clés pour l’avenir.» Et l’invasion de la Crimée? «La Russie a été un pays humilié. Elle s’est sentie encerclée par l’OTAN. Avec la Crimée et le Donbass russophones, elle a voulu dire stop et marquer son retour sur la scène internationale. Cela s’est prolongé en Syrie.»
Arthur Grosjean, Berne

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