A Notre-Dame-des-Landes, l’insoumission se veut citoyenne

Tour de France présidentielDans ces champs où doit se construire le futur aéroport de Nantes, une «Zone à défendre» à vue le jour. Squatters comme citoyens se battent contre la vérité d’Etat qu’ils contestent. Illustration de la délégitimation de la parole publique?

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«Notre-Dame-des-Landes/Larzac même combat! On avait peint ça sur nos routes. Les allers-retours à l’époque étaient nombreux entre les deux zones de résistance!» Quand Julien Durand, 71 ans, parle du combat qu’il mène contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, à côté de Nantes, il n’y a pas une once de nostalgie mais le rappel constant de la durée. Le Larzac était dans les années 70 le point chaud de la contestation contre l’extension d’un terrain de manœuvres militaires que François Mitterrand avait promis d’abandonner en 1981.

En 2017, le symbole de la lutte contre les projets inutiles et dispendieux se situe à quelque 50 kilomètres de Nantes. Et ici, la lutte se poursuit depuis les années septante. A l’époque, l’aéroport de Nantes-Atlantique est envisagé comme le troisième grand aéroport français, une extension de Paris, le hub pour les projets supersoniques de la France conquérante.

«C’était prévu pour le Concorde. Le bang supersonique devait se produire au-dessus de l’Atlantique. Quand on a compris ça, ça nous a assommés comme quand on ferme une usine pour un ouvrier», raconte cet ancien agriculteur, porte-parole de l’ACIPA, la principale association d’opposition au projet d’aéroport. Et si le projet d’aéroport sommeillera plus ou moins au gré de l’insuccès du Concorde, c’est encore l’accident de 2000 qui sonne le réveil. Il faut décharger les aéroports de Paris. Le projet repart.

Genève Cointrin en exemple

«Halte au gaspillage des terres et de l’argent public!» lit-on dans le petit local au centre du bourg de Notre-Dame-des-Landes qui fait office de QG des opposants. On y trouve aussi le livre de Françoise Verchère, ex-maire de Bouguenais, autre petite commune impactée par le projet. Son titre? «La fabrication d’un mensonge d’Etat».

Dans les brochures de ces résistants, on trouve de nombreuses références à Genève Cointrin qui, s’il est comparable par sa surface (340 hectares et une piste), génère 14 millions de voyageurs alors que l’aéroport actuel de Nantes plafonne à 4 millions de voyageurs. Inutile donc d’en construire un nouveau: C.Q.F.D., estiment les opposants Ni la consultation populaire, contestée par l’association, ni les avis d’expropriation n’auront raison de leur motivation.

Sivens, Bur et Nuit debout!

Julien Durand enfile son blouson pour nous faire visiter la ZAD (Zone à défendre). Le cuir noir lui va comme un gant. Il rigole quand on lui fait remarquer et s’amuse de l’affiche de Jean-Luc Mélenchon. «Ça se pourrait que ce soit moi qui l’ait collée», glisse-t-il. Et de préciser qu’il n’aime pas le politicien mais adhère à ses idées. «Parfois désobéir est un devoir. Mon paternel s’est évadé six fois des camps de prisonniers durant la guerre!»

A écouter Julien Durand, on comprend que «l’insoumission» n’est pas une idée neuve en France. Elles sont d’ailleurs nombreuses. A Sivens, dans le Tarn, les luttes contre un projet de barrage ont mal tourné. Un manifestant a été tué en octobre 2014 par une grenade jetée par les forces de l’ordre. Dans la Meuse, à Bur, c’est un centre d’enfouissement de déchets nucléaires qui motive les «résistants». Il y a encore les altermondialistes voleurs de chaises de banques qui protestent contre l’évasion fiscale, ou le mouvement de Nuit debout! qui en région parisienne voulait réinventer la citoyenneté. Autant d’illustrations d’une république perçue par certains comme fatiguée ou délaissant l’intérêt général pour celui de l’argent.

Cohabitation dans la lande

Dans la ZAD, les dernières confrontations ont eu lieu en 2012. L’opération César a été particulièrement brutale. «C’est un miracle s’il n’y a pas eu de mort», raconte Julien Durand. Des carcasses de voitures brûlées en témoignent encore sur la «route des chicanes». La départementale, désormais fermée, est le point d’accès vers ce qui ressemble à un camp retranché. Les zadistes qui occupent les maisons des expropriés et travaillent les terres agricoles ont fait alors cause commune avec les paysans qui refusent de partir. «Nous sommes illégaux sur nos propres terres. Vous imaginez!» raconte Marcel (59 ans), un des quatre derniers paysans à travailler sur zone.

«Ça les arrange de diaboliser les zadistes, mais ce n’est pas la vérité. Les autorités aimeraient faire croire que Notre-Dame-des-Landes est une zone de non-droit, mais raconter n’importe quoi pour faire passer un projet stupide est aussi une violence», explique Marcel. Lui et son épouse, et leurs trente-cinq vaches, entretiennent d’excellentes relations avec les zadistes depuis qu’ils sont devenus frères d’armes sur les barricades de 2012. Depuis lors, tous vivent avec la menace d’un retour des cars de CRS. «Mais ça fout mal les forces de l’ordre quand ils voient des têtes grises sur les tracteurs avec les zadistes», rigole Marcel.

La médiation sans l'autorité

Les zadistes sont, eux, entre 150 et 300 actuellement à habiter dans quelque 60 lieux de vie répartis sur ce carré de 1650 hectares. Ils ont leur point d’information et répondent tous au nom de Camille. «La ZAD est une expérience d’autonomie politique. Nous avons créé un nouvel espace de vie où l’on cherche à sortir des rapports marchands, des formes de gouvernement et de hiérarchie», explique l’un de ces porteparole. Il y a ainsi le «No marché» et la «boulange» où chacun vient se servir des produits cultivés et élaborés sur place et verse ce qu’il veut, peut, dans le panier. Les mots «vendre» et «acheter» semblent tabous.

Nos deux Camille, s’ils ne veulent donner d’indices sur leur vie passée, expliquent avoir fait le choix de «prendre en main leur vie. Le travail salarié n’est qu’insatisfaction.» L’Etat et la politique aussi sont questionnés. «La politique, elle se fait au quotidien. On ne croit pas à la délégation», glissent-ils. Des conflits néanmoins surgissent, qui sont réglés à travers une médiation «par un conseil des douze».

La police ciment de la contestation

Il y a tout de même des vols de vélo, ironise Jean-Joseph devant sa roulotte. Cet ancien cadre dans l’industrie, aux allures de squatter dans la cinquantaine, partage une grande partie des idéaux de ses jeunes acolytes. Craint-il le retour de la police? Quel avenir envisage-t-il à cette ZAD? Il se dit certain que le projet d’aéroport sera abandonné...

Mais le jour où il le sera officiellement, la ZAD mourra, prophétise-t-il. Selon Jean-Joseph, c’est la contestation à l’Etat, cet ennemi commun, qui permet à des zadistes aux motivations diverses de coexister. Tout comme l’entente avec la population locale et les paysans a été cimentée par la disproportion des interventions de police. (TDG)

Créé: 31.03.2017, 10h31

Dossiers

Les enjeux liés à l'aéroport de Nantes présentés en vidéo. (Video: Marie-Pierre Dieterlé et Virginie Willemin)

Leurs propositions en lien avec la démocratie directe

Marine Le Pen Veut promouvoir les consultations populaires et réduire à 300 députés (579) et 200 sénateurs (348). A titre personnel, opposée à l’aéroport mais demande le respect du vote.

François Fillon Pour l’aéroport de Notre-Damedes-Landes et fustige le laxisme de la gauche qui a laissé une zone de non-droit s’installer. Veut promouvoir les référendums et consultations populaires.

Emmanuel Macron Veut refonder la démocratie en réduisant d’un tiers le personnel politique (députés et sénateurs) afin de gagner en efficacité. Sceptique sur la faisabilité de l’aéroport de NDDL.

Benoît Hamon Veut renoncer à NDDL. En général, favorable à l’extension des référendums avec une mise en œuvre si 1% des électeurs (450 000 personnes) demande un vote sur une loi.

Jean-Luc Mélenchon Contre l’aéroport. Mais élu, il renforcera les droits populaires par une VIe République qui permettra la révocation du parlement par le peuple, et celle du président par le parlement. X.A.

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