A Barcelone, le référendum catalan divise amis et familles

ReportageOn en parle trop ou on ne se parle plus, le fossé se creuse entre les proches déchirés sur l’avenir de la Catalogne.

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«A la maison, on a dû acheter deux télévisions. Une pour ma femme, l’autre pour moi, on ne peut plus regarder les informations ensemble», soupire Josep, agent commercial d’une entreprise agroalimentaire de Barcelone. «Elle est de gauche et catalaniste, je suis plutôt de droite. Pendant longtemps, c’était drôle, les discussions étaient animées. Mais maintenant, elle est devenue totalement indépendantiste, on ne peut plus discuter, elle s’abreuve de toute la propagande de la télé régionale et c’est invivable.»

La question de l’indépendance de la Catalogne et les éternelles disputes sont en train de fracturer la vie de famille de Josep. Et il n’est pas une exception. La situation est explosive à la veille du référendum d’autodétermination convoqué de façon unilatérale par le gouvernement catalan malgré l’interdiction de la Cour constitutionnelle espagnole. L’image de la garde civile perquisitionnant les locaux du gouvernement régional pour stopper les préparatifs du scrutin, la semaine dernière, a embrasé les esprits. On en parle trop ou on ne se parle plus, et les fossés se creusent même au sein des familles et des groupes d’amis.

Des «oui» partout

Sur les murs de Barcelone, les affiches placardées appellent à voter «oui» à l’indépendance dimanche, même si Madrid a prévenu que le scrutin était illégal et si personne ne sait exactement comment la journée va se passer. «Bonjour République», «Oui aux droits sociaux», «Oui à une justice indépendante», «Oui à la gestion de nos ressources», «Oui à des pensions dignes», lit-on sur les guirlandes bariolées accrochées aux balcons. Seuls les partisans du «oui» ont fait campagne dans ce scrutin asymétrique, puisque les autres appellent à ne pas participer.

«On a décidé de ne plus parler politique dans les réunions de famille, c’est interdit, sinon on s’entre-tue», témoigne Laura, réceptionniste à Santa Coloma, une banlieue de Barcelone. Elle ira voter «oui» dimanche «parce qu’on ne peut pas se laisser maltraiter par Madrid», dit-elle. Mais entre un frère militaire, trois autres indépendantistes et ses parents immigrés andalous arrivés en Catalogne il y a quarante-cinq ans, elle ne veut plus savoir qui de la famille ira aux urnes et qui n’ira pas. Ce qu’elle aimerait, dit-elle, «c’est que les politiques se mettent d’accord, au lieu de transmettre leurs disputes aux gens ordinaires».

Les sondages décrivent une société partagée à 41,1% en faveur de l’indépendance et à 49,4% contre, mais désireuse aussi de s’exprimer sur son avenir, puisque 80% sont en faveur d’une consultation sur le futur de la région. «Voter, oui, mais pas ce simulacre de vote qui va avoir lieu dimanche!» proteste Miquel, 62 ans, inquiet à l’idée de «résultats truqués et manipulés», dit-il, attablé à la terrasse d’un café du quartier de Gràcia, sur les hauteurs de Barcelone. Employé administratif, il est votant socialiste et partisan de négocier une troisième voie au sein d’une Espagne fédérale. «Je suis sûr qu’une grande majorité silencieuse pense comme moi. Mais pour le moment, je me fais traiter d’équidistant et c’est la pire insulte ces derniers jours. On m’accuse d’être un mauvais Catalan, un défenseur de Rajoy (ndlr: le chef du gouvernement espagnol).»

A côté de lui, sa fille Lara, 26 ans, sourit. Votante de la CUP, le mouvement de la gauche anticapitaliste indépendantiste, elle est partisane d’une rupture immédiate avec l’Espagne. «C’est l’occasion de fonder un nouveau pays et d’en finir avec toute cette droite franquiste qui règne à Madrid!» Son père rétorque: «Et tu crois que la droite catalane est meilleure? Penses-tu, ils ont le nez dans la même corruption!» Elle s’emballe: «Les demi-mesures, c’est fini! C’est une question de dignité et de démocratie, on est pour la liberté de ce pays. Nous n’avons plus rien à attendre de Madrid. La seule réponse que peut apporter le gouvernement espagnol, ce sont des renforts de police.»

Le silence et la honte

Dans le petit village où vit Josep, à une vingtaine de kilomètres au nord de Barcelone, tous les habitants ont accroché aux balcons la estelada, le drapeau indépendantiste, frappé d’une étoile sur triangle bleu. «J’ai proposé qu’on accroche à notre fenêtre les deux drapeaux côte à côte, le catalan et l’espagnol, mais ma femme a refusé, elle avait trop honte vis-à-vis des voisins.» Il est vite fait, dit-il, de devenir «le facho de service».

Sous les platanes du paseo de L’Hospitalet, Manuel et Carme, retraités tous deux, font leur promenade du soir. Mariés depuis quarante-cinq ans, ils ont eux aussi opté pour le silence: «L’indépendance? Je ne donne plus mon avis, sinon «on» me gronde», ironise Manuel en lançant une œillade à sa femme. Elle est pour, «parce qu’elle est née ici». Pas lui. Il y a cinquante-quatre ans qu’il est arrivé de son Andalousie natale pour travailler dans la métallurgie, mais il reste toujours un étranger. Il se sent comme «mis dehors» par cette éventuelle indépendance. «On a fait toute notre vie ici, on n’a pas eu de problème jusque-là, alors pourquoi tout casser?» demande-t-il. «Pourtant, les Catalans étaient bien contents quand on est venus travailler dans leurs usines, hein», glisse-t-il sous le regard noir de son épouse.

Créé: 29.09.2017, 20h19

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