«L’Europe de Juncker, c’est de la démission collective!»

Crise de l'UELe professeur genevois Dusan Sidjanski a écrit ses quatre vérités au président de la Commission européenne.

Le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker.

Le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker. Image: Keystone

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Il est inquiet, Dusan Sidjanski. Et irrité. Le professeur nonagénaire s’agite dans ses bureaux à l’Université de Genève, lui qui fut jadis l’assistant du grand Denis de Rougemont et qui eut pour étudiant José Manuel Barroso, bien avant que ce dernier ne devienne premier ministre du Portugal puis président de la Commission européenne. C’est d’ailleurs le successeur de celui-ci, le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, qui exaspère ce Suisse né à Belgrade et militant pour une Europe fédérale. Dans une lettre ouverte, il s’élève contre le récent livre blanc de Juncker, qui énumère simplement cinq scénarios possibles pour l’avenir. Le professeur, qui réclame un projet dynamique pour l’Europe, a envoyé aux Vingt-Sept chefs d’Etat ou de gouvernement un appel à la «Naissance d’une Union politique européenne» à l’heure où le Royaume-Uni lance la procédure de divorce.

Pour vous, le Livre blanc de Jean-Claude Juncker, c’est de la «démission collective»! Vous n’y allez pas un peu fort?

Je les rappelle à leur mission, lui et ses commissaires. L’Union européenne est en crise existentielle. Or, il revient à la Commission européenne de proposer une vision d’avenir, de mettre sur la table un projet concret à discuter, de manière à orienter le débat politique. A l’époque de Jacques Delors, c’était le marché unique, puis la zone euro… Juncker doit être un moteur pour agir. Il a été élu par le Parlement européen pour assumer cette responsabilité, pas pour demander aux Etats membres de l’en décharger! Il fait régresser l’Union, qui glisse déjà vers le simple forum intergouvernemental. Et il fait régresser la démocratie, lui qui est issu des élections européennes.

Vous réclamez d’urgence une Union politique des pays de la zone euro et une Défense commune. Bref, l’Europe à deux vitesses. Ne va-t-elle pas vexer les pays de l’Est?

L’expression «Europe à deux vitesses» me déplaît parce qu’elle peut paraître discriminatoire. Je dis que l’Union menacée a besoin d’un noyau politique capable de jouer un rôle de locomotive, entraînant les autres pays dans sa dynamique. Ce noyau est nécessaire pour surmonter les défis qu’affronte l’Europe, sur fond de montée du national-populisme. L’euro est en danger de mort (donc aussi l’UE). La politique migratoire n’est pas maîtrisée. Le terrorisme impose une coordination accrue des polices, du renseignement, de la justice, et la constitution d’une véritable Défense européenne – toujours promise, jamais réalisée. Or, tout cela nécessite un contrôle démocratique. Il faut donc une Union politique.

Ce sont des serpents de mer! Qu’est-ce qui vous fait croire que le moment est venu?

Le danger. L’Union européenne est clairement dépassée par ces défis, le traité de Lisbonne ne permet pas d’y faire face. Or, il devient urgent de ressouder l’Allemagne et la France, c’est-à-dire d’une part la première puissance économique d’Europe et d’autre part la seule puissance militaire nucléaire restant dans l’UE... et disposant d’un siège au Conseil de sécurité de l’ONU. Or, on a vu Paris engager son armée à l’étranger sans consulter Berlin, puis demander l’appui des Vingt-Huit. Et de son côté, Angela Merkel a décidé seule d’accueillir un million de réfugiés syriens, puis elle a endigué le flux en passant, avec la Turquie d’Erdogan, un deal qui la met maintenant à sa merci! On voit bien que les limites ont été atteintes. Sans une politique commune, on court à l’échec.

Le «Brexit» du Royaume-Uni est-il une chance ou un défi?

Depuis que le Royaume-Uni a adhéré à l’UE, il a exigé de pouvoir rester en retrait (ndlr: hors zone Schengen, refusant l’euro, etc.). Aujourd’hui, les Britanniques veulent divorcer. Soit, l’Europe va devoir s’adapter. Mais les citoyens britanniques ont-ils vraiment réalisé que la moitié de leurs exportations vont vers le continent? Par comparaison, c’est seulement 17% en direction des Etats-Unis. Or, le nouveau prédient Donald Trump, avec ses politiques protectionnistes, ne va sûrement pas favoriser une augmentation des importations étrangères.

Vous prônez une relation pacifiée avec Moscou face à l’instabilité mondiale créée par Donald Trump. Ça ne vous choque pas, la répression ce week-end en Russie?

Je dis qu’en menaçant Moscou, nous avons renforcé Vladimir Poutine, qui en a profité pour se poser en défenseur de la patrie russe. L’Europe a eu tort de s’aligner sur les priorités stratégiques des Etats-Unis, qui font déployer des missiles et des radars dans les pays de l’Est. Quant aux sanctions économiques adoptées contre Moscou, elles ont été désastreuses, frappant les citoyens russes mais aussi les exportateurs portugais ou encore néerlandais. Ce n’est pas une manière de traiter avec une puissance nucléaire qui est à nos frontières et peut être aussi dangereuse que les Etats-Unis! Rappelez-vous: dans les années 1990, le président Mitterrand proposait une confédération entre l’Union européenne et la Russie. Mais en 2008, le «Partenariat oriental» proposé aux pays de l’Est excluait Moscou. Le pire, c’est qu’aujourd’hui Vladimir Poutine se tourne vers la Chine, développant un partenariat économique et militaire au sein de l’Organisation de coopération de Shanghai.

Fallait-il donc fermer les yeux sur l’annexion de la Crimée?

En réalité, nous avons ouvert la boîte de Pandore en 2008 en reconnaissant l’indépendance du Kosovo au lieu de chercher d’autres solutions. La Russie était furieuse, mais on la savait affaiblie. Aujourd’hui, elle est de retour et se rend incontournable, par tous les moyens. En Syrie bien sûr, en Ukraine également.

Créé: 29.03.2017, 12h30

Le professeur Dusan Sidjanski (Image: DR)

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