Les États-Unis ont eu un «appétit insatiable»

SurveillanceUne société zougoise a contrôlé jusqu'à plus de la moitié du marché des systèmes de cryptage vendus à des États étrangers.

«Cryptoleaks»: dommages et conséquences

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L'ancienne entreprise zougoise Crypto SA a joué pendant des décennies un rôle central pour les États-Unis dans l'espionnage d'États tiers. C'est ce que montrent de multiples sources auprès de la CIA et du renseignement allemand BND citées par le «Washington Post».

Les États-Unis ont fait preuve durant ces années d'un appétit insatiable pour la surveillance globale. Au plus fort de son activité, la société zougoise contrôlait plus de la moitié du marché des systèmes de cryptage vendus à des États étrangers, écrit le «Washington Post», journal qui a participé aux recherches sur l'affaire d'espionnage conjointement avec l'émission Rundschau de la télévision alémanique SRF et la chaîne allemande ZDF.

Dans les années 1980 par exemple, l'Arabie saoudite était la cliente principale de Crypto, suivie par l'Iran, l'Italie, l'Indonésie, l'Irak, la Libye, la Jordanie et la Corée du Sud. La Russie et la Chine étaient prudentes par principe et n'ont jamais été clientes.

Le zèle des États-Unis

Deux rapports, dont l'authenticité n'est pas remise en doute par les renseignements américain CIA et allemand BND, révèlent toutefois des frictions entre les deux partenaires. Ainsi, le BND a été effaré de constater avec quel enthousiasme les États-Unis espionnaient des pays amis comme l'Espagne, la Grèce et la Turquie, au mépris de toute éthique.

Certains collaborateurs, qui n'ont été mis au courant qu'après coup de la surveillance d'États par le biais de systèmes de cryptage manipulés, étaient choqués, écrit le «Washington Post». Le journal cite notamment Jürg Spörndli, un ingénieur électricien employé pendant 16 ans chez Crypto. Les employés se sont sentis trahis, sans parler des risques élevés auxquels s'est exposé le personnel de la vente.

Entreprise florissante

Les affaires de l'entreprise étaient florissantes. De 1970 à 1975, le chiffre d'affaires a passé de 15 millions à 51 millions de francs. Le bénéfice a triplé, passant de 1,4 million à 4,4 millions. La CIA et le BND se sont partagé les gains. Au mieux de sa forme, Crypto employait plus de 250 personnes.

Le BND s'est retiré de l'affaire en 1990 et la CIA a repris les actions détenues par son homologue allemand. La transaction s'est déroulée par une société écran du Liechtenstein afin de masquer les vrais détenteurs.

Les innovations technologiques survenues dans les années suivantes ont fait que la CIA a finalement elle aussi renoncé à ses parts en 2018. L'entreprise zougoise s'est alors séparée en deux sociétés, CyOne Security AG et Crypto International AG. Les deux soulignent qu'elles n'ont aucun rapport avec des services de renseignement.

Dossiers toujours secrets

Les dossiers concernant l'enquête menée dans les années 1990 contre Crypto restent en partie toujours secrets aujourd'hui, a déclaré pour sa part Jürg Bühler, actuel vice-directeur du Service de renseignement de la Confédération (SRC), qui a dirigé l'enquête à l'époque alors qu'il était directeur de la police fédérale.

Cette mesure est due à de nombreuses données personnelles, qui restent dignes d'être protégées, a-t-il déclaré mercredi aux sites en ligne de la radio et télévision alémaniques SRF. Les dossiers contiennent des informations de partenaires étrangers soumises à la protection des sources, de même que des procès verbaux de commissions parlementaires qui ne peuvent être ouverts pour l'instant, selon Jürg Bühler.

Un autre dossier sur l'enquête menée à l'époque par la police fédérale contre Crypto est par ailleurs manquant. Le SRC ne l'a appris que maintenant, a ajouté Jürg Bühler. Le SRC espère que le dossier a simplement été mal classé dans les archives fédérales et qu'il réapparaisse.

Pas d'instruction

De son côté, le Ministère public de la Confédération (MPC) n'a pas ouvert d'instruction en lien avec l'affaire d'espionnage, précise-t-il à Keystone-ATS. Il ajoute que des articles de presse ne suffisent en règle générale pas.

Le ministère renvoie à l'enquête confiée par le Conseil fédéral à l'ancien juge fédéral Niklaus Oberholzer. Si des aspects de droit pénal devaient apparaître dans le rapport final et s'ils sont du ressort du MPC, celui-ci les examinerait selon la procédure habituelle.

Le Conseil fédéral a procédé mercredi à un bref état de la situation, a annoncé son porte-parole André Simonazzi. Le Département de la défense (DDPS) a informé le gouvernement sur l'affaire le 5 novembre 2019. Les faits en question ont débuté en 1945 et sont aujourd'hui difficiles à établir et à interpréter. Pour cette raison, le Conseil fédéral a chargé le 15 janvier Niklaus Oberholzer de tirer les choses au clair. Ce dernier doit rendre son rapport d'ici la fin juin.

La présidente de la Confédération Simonetta Sommaruga, invitée sur le plateau de l'émission de la RTS Infrarouge, a estimé dans la soirée qu'en prenant cette mesure, «le Conseil fédéral a agi vite et juste». «On veut avoir tous les faits sur la table et ça c'est important», a ajouté la socialiste se refusant à toute autre spéculation.

Le PS veut une CEP

Au niveau du Parlement, le Parti socialiste demande la création d'une commission d'enquête parlementaire «cryptoleaks». Le groupe socialiste soumettra une initiative parlementaire en ce sens, avec une liste concrète de questions, lors de la session de printemps, a décidé la présidence du PS.

Le PLR et les Verts ont fait savoir mardi déjà qu'une CEP pouvait être une option sérieuse s'il est réellement prouvé que la Confédération a failli dans cette affaire. L'UDC veut que l'affaire soit tirée au clair. Son groupe parlementaire examine si l'enquête ouverte par le Conseil fédéral est suffisante ou s'il est nécessaire de constituer une CEP ou une autre commission spéciale.

Mercredi soir, Alfred Heer (UDC/ZH), président de la délégation des commissions de gestion a finalement annoncé lors de l'émission Rundschau de la SRF qu'il allait «immédiatement ouvrir une enquête sur l'affaire» lors d'une réunion du panel jeudi. «Les anciens conseillers fédéraux, le personnel du service de renseignement et de l'administration doivent être entendus. C'est le moyen le plus rapide de faire la lumière sur cette affaire», a déclaré Alfred Heer.

La délégation des commissions de gestion surveille les activités relevant de la sécurité de l'Etat et du renseignement. Mardi, Alfred Heer avait déclaré qu'il souhaitait d'abord attendre les conclusions de Niklaus Oberholzer avant d'agir. Sur le plateau d'Infrarouge, Simonetta Sommaruga a d'ores et déjà fait savoir que si le Parlement décidait du lancement d'une CEP, «bien sûr, le Conseil fédéral va le soutenir, comme c'est toujours le cas». (ats/nxp)

Créé: 12.02.2020, 16h11

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