«L’espoir est en marche, toute la Turquie sera bientôt contaminée!»

ContestationIls ont parcouru à pied en vingt-cinq jours les 450 km entre Ankara et Istanbul, pour réclamer le retour à la démocratie et à la justice.

La «Marche pour la justice» a rallié Ankara à Istanbul portée par une vague d’espoir démocratique.

La «Marche pour la justice» a rallié Ankara à Istanbul portée par une vague d’espoir démocratique. Image: LEFTERIS PITARAKIS

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Le sac à dos et la tente pesant sur ses épaules, Mehmet Can, 16 ans, avale les kilomètres sans broncher. Parti seul, sur un coup de tête, il entre enfin dans Istanbul ce dimanche au milieu d’un impressionnant cortège de plusieurs milliers de personnes. Sous le soleil écrasant de l’été turc, le jeune homme cale son pas sur celui des fans du club de football stambouliote de Galatasaray, drapeaux au vent. A voix basse, Mehmet Can admet soutenir l’équipe rivale du Fenerbahçe. «Si on ne se rassemble pas aujourd’hui, on ne le fera jamais! Cette manifestation a tout rendu possible», s’enthousiasme-t-il. Autour de lui, la foule scande à l’unisson: «Hak! Hukkuk! Adalet!» Droit, loi, justice…

Trois mots qui ont résonné durant les 450 km parcourus par la «Marche pour la justice» entre Ankara et Istanbul. Une marche sans précédent, lancée le 15 juin par Kemal Kiliçdaroglu, le leader du Parti républicain du peuple (CHP), principale force d’opposition. La veille, le député Enis Berberoglu était condamné à vingt-cinq ans de prison pour avoir fourni au quotidien Cumhuriyet des vidéos prouvant que la Turquie a livré des armes à des combattants syriens. «Nous n’accepterons jamais cela», avait alors affirmé Kemal Kiliçdaroglu.

«Ce n'est plus respirable!»

«Moi, je marche depuis le premier jour, à Ankara», dit Engin, le visage rouge vif, les yeux fixés sur la route. C’est en boitant qu’il encaisse les derniers kilomètres d’asphalte. Impossible pour ce professeur à la retraite de fermer les yeux sur ce qu’il se passe. «Quand vous êtes dans un pays où la démocratie se meurt, que la presse n’est plus libre, que l’école est menacée ou que la justice est sous contrôle, ce n’est plus vivable, ce n’est plus respirable», peste-t-il avant de se murer dans le silence. Depuis l’instauration de l’état d’urgence, au lendemain de la tentative de coup d’Etat du 15 juillet 2016, la Turquie vit au rythme des purges. Plus de 150 000 fonctionnaires ont été licenciés et plus de 40 000 personnes envoyées en prison. Tous suspectés de faire partie du mouvement de Fethullah Gülen, l’imam en exil qu’Ankara accuse d’être le cerveau du putsch manqué.

«Contre ces arrestations sans preuves, ces procès sans règles, nous les avocats, nous devons être en première ligne de ce combat», explique Oya, inscrite au barreau d’Adana, venue pour la fin de la marche. La profession est en première ligne des purges: près de 5000 magistrats ont été renvoyés. «Avec mes collègues, on vit dans la peur. Peur que ça nous arrive à nous aussi. Mais on continue quand même de travailler et si notre tour doit venir… alors il faudra être prêt.»

«Ne portez plus l'habit de la peur!»

Ce dimanche, pour les marcheurs de la première heure comme pour les nouveaux venus, rendez-vous était pris sur le front de mer de Maltepe, dans l’est d’Istanbul. C’est entre les murs d’une prison du quartier qu’est actuellement incarcéré Enis Berberoglu. Les rues sont prises d’assaut par une foule immense. Dès le début de l’après-midi, avant même l’arrivée de la marche, l’esplanade est déjà noire de monde. «De quoi donner de l’espoir à ces journalistes, à ces universitaires et ces enseignants qui sont en prison. Le tableau n’est pas tout noir», espère Tahsin Tarhan, élu du CHP.

L’oreille tendue, les yeux rivés sur la gigantesque scène montée pour l’occasion, une foule enthousiaste de plus d’un million de personnes (3,5 millions selon les organisateurs) explose de joie lorsque Kemal Kiliçdaroglu apparaît. Les premiers mots du leader du CHP sont couverts par un tonnerre d’applaudissements. «Le 9 juillet n’est qu’un premier pas, c’est une renaissance», lance-t-il à ses partisans inquiets pour la suite. «Mon habit de peur, je l’ai enlevé, je l’ai jeté! Voilà ce que j’ai gagné en marchant», lance le vieux leader kémaliste. «Si Maltepe a espoir, Istanbul aussi aura espoir. Et toute la Turquie sera contaminée par cette vague!»

Créé: 09.07.2017, 21h02

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