«Erdogan a exporté sa haine des gulénistes»

TurquieLe représentant en Suisse de la confrérie religieuse dénonce une chasse aux sorcières étendue à toute l’Europe.

Les partisans de Fethullah Gülen sont près d’un millier en Suisse.

Les partisans de Fethullah Gülen sont près d’un millier en Suisse. Image: Reuters

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Mehmet* est arrivé en Suisse il y a quelques mois. Cet ingénieur turc de 37 ans qui a fait toutes ses études en France est le représentant du Dialogue institut de Zürich, vitrine du mouvement créé par Fethullah Gülen. L’homme préfère rester anonyme pour l’instant. Les partisans de Fethullah Gülen sont près d’un millier en Suisse. C’est une petite communauté discrète mais exposée à la vindicte d’Ankara, qui la considère comme «un virus». Mehmet pourrait être ciblé par le pouvoir turc. Depuis quelques mois, il s’efforce de sensibiliser l’ONU et les ONG basées à Genève au sort réservé aux membres et sympathisants du mouvement Gülen et à tous les opposants en général.

Pourquoi êtes-vous à Genève en ce moment?

Je profite de la session du Conseil des droits de l’homme pour dénoncer les arrestations arbitraires, les disparitions forcées, les actes de tortures et toutes les atteintes aux libertés. En ce moment, j’essaie d’attirer l’attention sur le sort des 17 000 femmes qui ont été jetées en prison au prétexte qu’elles seraient membres d’un groupe terroriste. C’est totalement absurde. Le mouvement Gülen n’est pas un groupe terroriste. Même la justice turque, pourtant entre les mains du président Erdogan, n’a pas trouvé de preuve d’implication de notre mouvement dans des actes violents. Pourtant, le pouvoir pourchasse jusqu’aux étudiants qui ont bénéficié de bourses ou menés des actions humanitaires parrainées par notre organisation.

Qu’attendez-vous de l’ONU?

Au nom de sa fondation, Monsieur Gülen a appelé à la création d’une commission d’enquête internationale pour rechercher qui est vraiment derrière le coup d’Etat de juillet 2016. Pour être examinée, cette proposition doit être portée par un Etat. Pour l’instant, personne n’a repris l’idée. Mais si la Turquie est aussi sûre d’elle quand elle affirme que notre mouvement est impliqué, pourquoi ne défendrait-elle pas notre initiative? Elle aurait tout à y gagner.

Il y a un peu plus d’un an, un autre membre de votre organisation a dit que la chasse aux partisans de Gülen s’étendait à la Suisse. Est-ce toujours vrai?

Erdogan a exporté sa haine des gulénistes. Les menaces s’exercent principalement par le biais des réseaux sociaux ou oralement. Mais nous sommes sereins, la Suisse est un pays de justice. Dans le reste de l’Europe et en France, en revanche, cela s’est traduit par des actes de violence. A Lyon, où je résidais auparavant, l’hôtel utilisé par les membres de notre mouvement pour se réunir a été détruit. A Sens et à Béziers, nos locaux ont été incendiés. Mais il ne faut pas réduire cette chasse aux sorcières aux seuls membres de notre organisation. La répression s’étend à toutes les oppositions. Plus de deux cents journalistes sont en prison en Turquie. Même les représentants d’Amnesty International ont été arrêtés.

Croyez-vous qu’Erdogan soit en mesure de conserver la même ligne politique sur la durée?

Il a tous les pouvoirs mais il n’est pas en mesure d’inscrire son action dans la durée. La purge orchestrée après le coup d’Etat a causé d’énormes dégâts. La Turquie est actuellement gouvernée par des gens qui n’ont pas la capacité de mener de projets à long terme. Prenons l’exemple du Centre national de recherche, où près de 400 experts ont été limogés. Actuellement, ce centre n’est plus en capacité de produire les rapports que l’Etat lui commande. C’est pareil pour tous les autres secteurs.

Pourtant, Erdogan semble rester populaire…

Il conserve une certaine popularité mais elle diminue avec le temps. On l’a vu lors du référendum d’avril dernier. Il a eu une avance d’un million de voix mais avec des règles qui ont été changées le jour même du scrutin, avec deux millions de bulletins non tamponnés qui ont été pris en compte. Erdogan on l’aime ou on le déteste. Il ne laisse personne indifférent. Les opinions n’étaient pas aussi marquées avec son prédécesseur, Abdullah Gül.

Les Turcs qui vivent à l’étranger sont-ils aussi divisés?

Malheureusement la haine est sortie de la Turquie. Même à l’extérieur nous avons du mal à parler entre nous. Avec les amis qui sont proches de l’AKP, le dialogue est impossible. Erdogan est arrivé à diviser la société en deux.

Avez-vous le soutien de l’Europe?

Nous sommes sans illusions sur le soutien que nous devons attendre de l’Europe. Sa position est ambiguë. Elle nous dit qu’elle est contre la politique conduite par Erdogan. Mais les intérêts politiques de chacun de ses membres font que cela ne se traduit pas par des actes. Le chantage exercé par la Turquie avec ses trois millions de migrants fonctionne. A ce jour, seule l’Allemagne a accepté d’accorder le statut de demandeur d’asile aux membres de notre mouvement.

Et les Etats-Unis?

Ils ne nous protègent pas, contrairement à ce qui est dit. Mais les autorités refusent d’envisager une extradition de Fethullah Gülen sans preuve réelle de son implication dans le coup d’Etat de l’été dernier. En revanche, la justice américaine, elle, vient de lancer un mandat d’arrêt contre Zafer Caglayan, un ancien ministre de l’Economie très proche d’Erdogan, parce qu’elle détient les preuves de son implication dans une opération de blanchiment d’argent au profit de l’Iran. *Prénom d’emprunt


Ankara diffuse les preuves de la culpabilité de Fetullah Gülen

Dans une enveloppe contenant un magazine couleur de 124 pages réalisé par le secrétariat de la présidence turque sur la tentative de coup d’Etat du 15 juillet 2016, les journalistes de plusieurs titres européens ont aussi trouvé une plaquette titrée «Preuves de l’implication de Gülen dans le coup d’Etat du 15 juillet».

Réalisé par le «Daily Sabah centre for policy studies», think tank éponyme du quotidien turc en langue anglaise, ce document de 48 pages détaille l’implication des Gulénistes dans cette tentative de renverser le régime islamo-conservateur et d’assassiner le président Recep Tayyip Erdogan.

Silencieux sur la période de coopération entre ce mouvement islamiste et l’AKP, le parti qui a porté au pouvoir Erdogan, le document souligne que les militaires turcs sont, depuis des années, infiltrés par des membres du FETÖ, le «groupe terroriste guléniste». La plaquette explique comment les imams gulénistes ont recruté et formé de jeunes gens pour qu’ils intègrent l’armée depuis 1971. Et comment certains sont parvenus à des postes d’officiers, dix ans plus tard, fomentant le putsch du 12 septembre 1980. Soulignant que le monde n’avait jamais entendu parler de ce groupe, pourtant connu du public turc, les auteurs de la plaquette indiquent en introduction que le FETÖ a été classé organisation terroriste en mai 2016 par les autorités turques.

Le DS Centre rapporte que Fetullah Gülen, le leader de l’organisation politico-religieuse, qui vit aux Etats-Unis depuis 1999, a d’abord parlé de manipulation de l’Etat turc à propos du coup du 15 juillet. Puis qu’il s’est ravisé au fil des preuves réunies par les enquêteurs. Gülen a alors expliqué que si des membres de son organisation étaient impliqués, ils n’avaient jamais reçu aucun ordre de sa part.

Les auteurs estiment que les différents procès de militaires comme celui d’Ergenekon, dans les années 2000, ont été ouverts dans le but de faciliter la domination des Gulénistes dans l’armée. Deux pages sont aussi consacrées aux moyens de communication cryptée ou dédiée des militants gulénistes (Bylock et Eagle). Le rapport explique enfin que le coup d’Etat a été programmé en juillet, car au début d’août le Conseil suprême de l’armée se préparait à purger l’armée turque de ses éléments gulénistes. Les aveux des différents officiers, unités de l’armée et personnalités impliquées concluent cette plaquette à charge. Olivier Bot

Créé: 17.09.2017, 17h19

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