«En Turquie, les putschistes ont encore des sympathisants cachés»

TurquieLa Turquie a marqué l’anniversaire de la tentative de coup d’Etat ce samedi. A Genève, le consul général nie toute dérive autoritaire.

Le coup d'Etat du 15 juillet 2016 avait tourné court. Il a surtout eu pour conséquence le renforcement du pouvoir du président Erdogan. Image: Keystone

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A 23 h 32 ce samedi soir, la Turquie du président Recep Tayyip Erdogan a marqué le premier anniversaire du coup d’Etat manqué qui a secoué le pays. Depuis, 50 546 personnes ont été emprisonnées, selon des chiffres officiels. Les autorités affirment aussi que 103 824 fonctionnaires ont été licenciés et 33 483 suspendus. Parmi eux, il y aurait quelque 4000 juges et 150 généraux. On parle de 2000 écoles fermées, de même que 110 médias et des centaines d’entreprises. Enfin, le président s’est octroyé tous les pouvoirs grâce à une nouvelle Constitution adoptée à une courte majorité (51,41%) par un référendum populaire tenu le 16 avril.

Difficile de ne pas y voir une dérive autoritaire. C’est bien ce que dénonçaient dimanche à Istanbul les dizaines de milliers de manifestants de la «Marche pour la justice». Interrogé à Genève, le consul général Hüseyin Barbaros Dicle jure que le gouvernement est de bonne foi et qu’il défend avant tout la démocratie.

Un an après le coup d’Etat manqué, la Turquie est très critiquée. Quel est votre message au monde?

Il est très important pour nous que la tentative de coup d’Etat ne soit pas oubliée. Et qu’un tel épisode ne puisse pas se répéter. Dans l’histoire de la Turquie, il y a eu plusieurs putschs militaires. Mais l’an dernier, ce n’est pas l’état-major de l’armée qui a tenté de renverser le pouvoir démocratique, ce sont des hommes de l’imam Fethullah Gülen (ndlr: résidant aux Etats-Unis), dont la mouvance a infiltré nos administrations publiques au cours des quatre dernières décennies. Il a aussi un énorme réseau d’écoles, de journaux, de chaînes de télévision et même une banque! Les membres de cette organisation terroriste ne s’affichent pas gulénistes, ils avancent masqués. Dans l’armée laïque, certains buvaient de l’alcool pour qu’on ne les imagine pas islamistes. Ces officiers ne prenaient pas leurs ordres de leurs supérieurs hiérarchiques mais d’un imam, un civil. Un «Etat parallèle» s’était développé.

Vous parlez de terroristes, mais n’était-ce pas un coup d’Etat plutôt qu’un attentat? Et pourquoi décréter que tous les sympathisants de Gülen souhaitaient un putsch?

Le Parlement a été bombardé, des tanks ont roulé sur des civils. Les administrations étaient infiltrées, au point que vous ne saviez plus à qui faire confiance. Suite aux investigations, il a été découvert que ce sont des gulénistes qui avaient organisé l’assassinat de Hrant Dink (ndlr: défenseur de la minorité arménienne).

Plus de 130 000 personnes ont déjà été licenciées ou suspendues dans la fonction publique. Comment croire qu’ils sont tous putschistes?

Ils n’ont pas forcément participé à la tentative de coup, mais ils sont liés à cette organisation terroriste. Si le chiffre vous paraît énorme, il s’agit en fait de 3 à 4% de la fonction publique. La Turquie est un grand pays de 80 millions d’habitants. Suite à quarante ans d’infiltration, les gulénistes sont nombreux, cela prend donc du temps d’investiguer chaque cas séparément. Mais notez que 34 000 personnes ont déjà été blanchies et qu’elles ont retrouvé leur travail. Plus de 350 institutions ont pu rouvrir leurs portes. Par ailleurs, chacun a le droit de faire appel d’une décision qui lui serait défavorable. Lundi, une commission d’enquête va d’ailleurs entrer en fonction pour décharger la Cour constitutionnelle, qui n’arrive pas à faire face à tous les dossiers.

«Bien sûr qu’il y a des voix critiques en Turquie! Mais personne n’est au-dessus des lois. »

Quatre mille juges ont été renvoyés. Votre président va lui-même nommer la moitié des magistrats. Comment ne pas se méfier? Des milliers de manifestants ont entrepris une «Marche pour la justice» de 450 km depuis Ankara jusqu’à Istanbul!

Nous prenons en considération toutes les propositions et les opinions pacifiques. Pour la formation du nouveau Conseil des juges et des procureurs, on a étudié la structure et les mises en pratique de tous les autres conseils en Europe. Mais vous devez comprendre que pour moitié, les magistrats de l’ancien Conseil étaient membres du groupe terroriste de Gülen. Ils ont créé des affaires de toutes pièces pour compromettre le gouvernement et l’armée. On ne pouvait pas continuer comme ça…

Et les 160 journalistes sous les verrous? Et les deux leaders d’Amnesty International Turquie? N’y a-t-il plus de place pour des voix critiques?

Bien sûr qu’il y a des voix critiques en Turquie! Mais personne n’est au-dessus des lois. Ces gens n’ont pas été arrêtés pour leurs opinions, mais parce qu’il y avait atteinte à la sécurité de l’Etat. Savez-vous par exemple que le président d’Amnesty utilisait ByLock, le système d’encryptage des communications employé par les gulénistes? Je ne suis pas juge, je ne sais pas ce que le dossier contient d’autre, mais les accusations sont fondées sur des preuves, pas sur des opinions. Des processus judiciaires justes continuent en toute impartialité.

Après un an de purge, l’état d’urgence est toujours en vigueur. Vous sentez-vous encore menacés?

D’abord, il ne s’agit pas d’une purge, mais de licenciements! Et la menace n’est pas encore écartée. Nous n’avons pas repéré la totalité des gulénistes. Beaucoup ont montré leur vrai visage lors de la tentative de coup, surtout ceux qui avaient infiltré l’armée et la police, mais nombre d’autres membres ou sympathisants dissimulent toujours leur appartenance au groupe terroriste. Et le monde doit se rendre compte que ce n’est pas qu’un problème turc. Le réseau Gülen avance masqué dans 150 pays!

Beaucoup estiment que le président Erdogan a profité de la tentative de putsch pour renforcer ses pouvoirs. Aurait-il pu, sans cela, réformer la Constitution?

Le débat sur la réforme de la Constitution existait depuis longtemps. Personne n’était satisfait car les pouvoirs exécutifs du président pouvaient entrer en collision avec l’action du premier ministre, si ceux-ci n’étaient pas du même parti. Le système présidentiel inscrit dans la nouvelle Constitution qui entrera en vigueur en 2019 a été approuvé à une courte majorité lors du référendum d’avril, suite à un débat très intéressant. Ce qui est sûr, c’est que la Turquie a besoin de stabilité. Notre pays occupe une situation stratégique, entre l’Europe et le Moyen-Orient. Par ailleurs, nous devons combattre plusieurs organisations terroristes en même temps: PKK (ndlr: kurde), FETO (mouvement Gülen), Daech (groupe Etat islamique) et DHKP-C (front marxiste-léniniste)!

Créé: 14.07.2017, 17h55

Hüseyin Barbaros Dicle, consul général de Turquie à Genève. (Image: DR)

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