L’«Eliot Ness brésilien» demande l’asile à la Suisse

Criminalité Le policier qui a révélé la corruption au sein du pouvoir n’est plus en sécurité dans son propre pays. Rencontre.

Protogenes Queiroz, ancien chef du renseignement de la police fédérale du Brésil, bénéficie du statut de réfugié à titre provisoire. Image: Laurent Guiraud

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Les autorités suisses sont en train d’examiner la demande d’asile politique déposée par un ancien policier brésilien. Pas n’importe lequel. Il s’agit de Protogenes Queiroz, ancien chef du renseignement de la police fédéral du Brésil. Une commission lui a déjà accordé le statut de réfugié à titre provisoire après un entretien de onze heures. L’affaire a une portée hautement symbolique. Avec ses petites lunettes fines et son costume rayé, l’homme assis dans l’arrière-salle d’un café n’a pas franchement un profil de demandeur d’asile.

Révélations en cascade

«En octobre dernier, j’ai été invité à participer à un colloque sur la criminalité organisée en Suisse. Après avoir bien réfléchi, j’ai décidé de ne pas reprendre l’avion pour São Paulo», raconte Protogenes Queiroz, 56 ans, que nous avons rencontré à Genève. L’ex-super-flic à l’origine des enquêtes qui ont conduit aux révélations en cascade sur la corruption autour de Lula et de Dilma Rousseff a échappé à plusieurs attentats et sa famille a été menacée. En s’attaquant à ceux qui corrompent les politiques, les magistrats et les policiers, l’inflexible «Monsieur Propre» de la police pensait pouvoir compter sur le soutien de sa hiérarchie et de l’appareil judiciaire. «C’est exactement l’inverse qui s’est passé», déplore-t-il aujourd’hui. Le bras de fer s’est achevé sur une mise à pied. En 2010, Protogenes Pinheiro s’est présenté aux élections législatives sous la bannière du Parti communiste pour poursuivre son combat contre la corruption au sein de l’arène politique. «J’ai créé une commission d’enquête parlementaire. Elle a permis de mettre en lumière la collusion entre un certain nombre de responsables politiques et le narcotrafiquant Goiano», raconte Protogenes Queiroz. Une tête de plus au tableau de chasse du policier qui a démarré sa carrière en s’attaquant au redouté Hildebrando Pascoal, surnommé le «député à la tronçonneuse» pour ses méthodes radicales. A la tête d’une organisation criminelle tentaculaire, cet ancien colonel frayait aussi avec les narcotrafiquants.

Protogenes Queiroz a également été à l’origine de l’opération Macuco, qui visait à retrouver la trace de l’argent public soustrait illégalement par les réseaux de corruption prospérant à l’ombre des grands partis, qu’ils soient de gauche ou de droite. «Au cours de l’opération Anaconda, je suis parvenu à remonter jusqu’à Paulo Maluf, ancien maire de São Paulo et dirigeant du Partido Progressista. Condamné en Suisse et aux Etats-Unis pour blanchiment d’argent», explique-t-il. En vain. Ce dernier continue à jouir d’une totale impunité grâce à ses protections.

Le dossier de trop

«L’entier du système est pourri», fulmine l’ancien chef du renseignement, qui s’est retrouvé à son tour sur le banc des accusés pour avoir violé son devoir de réserve en donnant des informations aux journalistes. L’obstination du policier à faire tomber les élites corrompues lui a valu le surnom d’«Eliot Ness brésilien». La cible qui lui a donné le plus de fil à retordre est l’homme d’affaires Daniel Dantas, qu’il a pris dans ses filets à plusieurs reprises. Il a mis en cause ses pratiques illicites notamment lors de la fusion des grands opérateurs de téléphonie présents au Brésil. Un gros dossier. Trop gros… «C’est celui qui a entraîné ma chute», estime le policier.

Au cours de ses multiples enquêtes sur les réseaux criminels et l’argent sale, Protogenes Queiroz a collaboré à plusieurs reprises avec des policiers et des magistrats étrangers. Ce qui a contribué à bâtir sa légende de grand flic. Le policier n’est pas étranger aux révélations sur le gigantesque scandale Petrobras, qui a conduit à la destitution de Dilma Rousseff. Il a recueilli les renseignements et les informations qui ont permis au «petit juge» Sergio Moro de resserrer son étau autour de la présidence.

Pas question de renoncer

Désormais, c’est une autre vie qui attend Protogenes Queiroz. Son passé de grand flic et son expertise intéressent beaucoup de monde. L’homme a une connaissance sans pareil des réseaux criminels et de leurs habitudes. «J’ai à plusieurs reprises constaté l’existence de passerelles entre les groupes de narcotrafiquants et des organisations terroristes», explique-t-il. Cette piste de la drogue qui converge parfois vers celle de l’islamisme radical mobilise un grand nombre de services à travers le monde. Les universités et plusieurs centres de recherche courtisent déjà l’ancien policier. Derrière ses petites lunettes fines, Protogenes Queiroz a gardé la niaque du chasseur. Pas question de renoncer au combat contre le crime organisé. «Si des élites corrompues n’avaient pas soustrait l’argent de l’Etat, le Brésil n’aurait pas de soucis financiers», dénonce-t-il.

Créé: 13.05.2016, 22h57

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