Les djihadistes sri lankais avaient fait allégeance à Daech

AttentatsEn pleine journée de deuil national, le groupe État islamique a revendiqué la série d’attaques qui a fait au moins 321 morts le jour de Pâques.

Un proche d’une des victimes se recueille, mardi, au cimetière catholique de Sellakanda à Negombo, au nord de Colombo.

Un proche d’une des victimes se recueille, mardi, au cimetière catholique de Sellakanda à Negombo, au nord de Colombo. Image: Reuters

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«Les auteurs des attaques ayant visé des ressortissants des pays de la coalition et les chrétiens au Sri Lanka avant-hier sont des combattants de l’organisation État islamique», a annoncé le groupe djihadiste via son agence de propagande Amaaq mardi, jour de deuil national sur l’île. Ces attentats coordonnés contre quatre hôtels de luxe et trois églises, dimanche en pleine messe de Pâques, ont fait au moins 321 morts, dont 45 enfants et adolescents, et plus de 500 blessés. Les autorités sri lankaises avaient attribué ce bain de sang au mouvement islamiste local National Thowheeth Jama’ath (NTJ), qui n’en a pas revendiqué la responsabilité. Pour Wassim Nasr, journaliste à France 24, spécialiste des réseaux djihadistes et auteur d’«État islamique, le fait accompli» (Éd. Plon, 2016), la revendication de Daech était «attendue».

«Dès lundi, des photos de trois kamikazes présumés avec la bannière de l’État islamique en toile de fond ont fuité sur les réseaux. Avec le journaliste italien Daniele Raineri, du quotidien «Il Foglio», j’ai pu identifier le seul qui n’avait pas le visage masqué. Il s’agit de Moulvi Zahran Hashim, un jeune prédicateur tamoul connu pour son soutien au groupe État islamique et ses propos très virulents contre les chrétiens et les pays occidentaux. Il faisait partie de la machine de propagande des djihadistes en Asie du Sud-Est. Il était très visible jusqu’en 2017, avant de passer sous les écrans radars probablement parce qu’il avait d’autres plans qui se sont malheureusement matérialisés ces derniers jours», explique-t-il.

Allégeance à al-Baghdadi

Mardi, en début de soirée, le groupe État islamique publiait une vidéo d’allégeance des kamikazes au chef de Daech, Abou Bakr al-Baghdadi. Huit hommes, dont sept au visage caché et trois portant des couteaux, posent devant le drapeau noir de l’EI. Au centre, l’homme au visage découvert qui dirige la «mise en scène» n’est autre que Moulvi Zahran Hashim.

Selon la chaîne de télévision indienne CNN-News18, citant également cette vidéo et une source au sein des «unités de renseignement», ce prêcheur serait à la base d’une tentative d’attaque terroriste contre la Haute Commission de l'Inde basée à Colombo le 4 avril dernier.

«On sait aussi que Daech a réussi à recruter des combattants dans la minorité musulmane tamoule (ndlr: environ 6% de la communauté)», précise l’expert. En novembre 2016, on apprenait que 32 musulmans sri lankais issus de familles «bien éduquées et d’élite» avaient rejoint les rangs de l’organisation terroriste en Syrie. «On peut faire le parallèle avec ce qui se passe en Indonésie, où ils utilisent le même mode de recrutement en ciblant des étudiants d’un certain niveau pour commettre des attentats comme ceux de Jakarta en 2016.» Par ailleurs, souligne le journaliste, de nombreux musulmans asiatiques, dont des Sri Lankais, travaillant dans les pays du golfe ou au Proche-Orient ont gagné la Syrie sans repasser par leur pays. Pour les autorités, ces gens reviennent des États où ils travaillaient, pas de Syrie, ce qui complexifie les contrôles.

Qu’en est-il du mouvement islamiste local National Thowheeth Jama’ath incriminé en début de semaine par Colombo? Selon l’analyste, tout le groupe n’est pas forcément impliqué dans ces attaques, mais certains des terroristes en font certainement partie.

Cellule «familiale»

Effectivement, selon la police, qui a déjà arrêté 40 personnes, deux frères sri lankais musulmans âgés d’entre 20 et 30 ans figurant parmi les kamikazes ont joué un rôle clé dans le déchaînement de violence de dimanche. Ces deux fils d’un riche commerçant étaient à la tête d’une «cellule terroriste» familiale et avaient une place importante au sein du NTJ. Les enquêteurs ignorent pour l’heure si les attaques sont le fait de cette seule «cellule» ou d’équipes séparées mais coordonnées. L’organisation NTJ avait fait il y a dix jours l’objet d’une alerte diffusée aux services de police, selon laquelle elle préparait des attentats suicides contre des églises et l’ambassade d’Inde à Colombo. Le porte-parole du gouvernement a expliqué que cette alerte n’avait pas été transmise au premier ministre Ranil Wickremesinghe ou à d’autres ministres de haut rang.

Pas de lien avec Christchurch

«Ce n’est la première fois que le groupe État islamique vise les chrétiens. Mais les attaques du Sri Lanka sont les plus meurtrières jamais commises par les djihadistes contre cette communauté», poursuit Wassim Nasr. En janvier dernier, 18 personnes ont péri dans un double attentat mené par Daech contre la cathédrale de l’île de Jolo, au sud des Philippines. Alors qu’en Égypte, les coptes sont régulièrement pris pour cibles par Daech. En revanche, ajoute le spécialiste, «ils n’ont jamais réussi de tel forfait en Occident, exception faite de l’assassinat du père Hamel», égorgé en juillet 2016 par deux terroristes islamistes alors qu’il célébrait une messe dans l’église de Saint-Étienne-du-Rouvray, en Normandie. «Ils avaient l’opportunité de le faire au Sri Lanka, alors ils l’ont fait.»

Le vice-ministre sri lankais de la Défense, Ruwan Wijewardene, a également annoncé mardi que les premiers éléments de l’enquête montraient que ces attentats avaient été perpétrés en représailles au récent massacre des mosquées de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, qui a fait 50 morts. «Il n’y a aucune référence à Christchurch dans les différentes revendications. Ces attentats étaient planifiés de longue date. Ce type d’opération, six attaques, trois localités et sept kamikazes, ça ne s’improvise pas en un mois», insiste Wassim Nasr, qui rappelle que le Sri Lanka ne manque pas de terroristes et qu’ils n’ont nul besoin d’un soutien extérieur pour commettre l’indicible. ()

Créé: 23.04.2019, 20h46

«Les messages de haine me brisent le cœur»

Le choc. Puis l’inquiétude. La communauté sri lankaise de Suisse romande observe les informations avec tristesse. «Nous ne savons même pas si c’est terminé. Les messages reçus du Sri Lanka nous sont parvenus au compte-gouttes ces derniers jours à cause du black-out des réseaux sociaux», expliquait mardi Namasivayan «Shiva» Thambipillai, responsable de l’Association des Tamouls de Suisse romande. Ces attentats ne visaient pas seulement les chrétiens. Ils ont touché tout le monde, observe-t-il. Dimanche après-midi, cet hindouiste participait à une messe catholique de la communauté tamoule à Lausanne. «Nous ne faisons pas de différence entre les religions et nous célébrons les fêtes religieuses des uns et des autres.» Bien que revendiqués par des islamistes, les attentats surviennent dans un contexte politique qui reste tendu au Sri Lanka, dix ans après la fin de la guerre. Raison pour laquelle plusieurs personnes contactées hésitent à commenter les événements. «C’est dangereux de trop parler, le gouvernement a commis beaucoup d’erreurs», explique un ressortissant qui veut éviter des ennuis à ses proches.
«Nous avons compté nos morts après une guerre qui a duré trente ans, mais j’ai l’impression que ce n’est pas terminé, soupire Keerthigan Sivakumar, réfugié en Suisse depuis dix ans. J’évite de trop regarder les informations, cela me fait mal pour mon pays. Ce qui me brise le cœur, ce sont les messages de haine. Il y a des rumeurs et des fausses informations qui circulent.»

Le gouvernement a coupé les communications, «mais cela ne résout pas tous les problèmes, considère-t-il. Il faudrait se demander d’abord comment rendre justice aux victimes de la guerre civile, puis mettre en place un véritable processus de guérison. Il faut trouver comment vivre en paix en partageant les mêmes droits de liberté avec tous et faire preuve de tolérance entre les communautés.»

P.C.

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