Les disparus de Nuevo Laredo

Le mur de la discorde (4/5)Après l’enlèvement de son fils Usiel, Marisela Rivera a dû fuir le Mexique pour le Texas.

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La maison blanche perchée sur une colline de la Colonia Mirador, un quartier pauvre de Nuevo Laredo au Mexique, est silencieuse. La vieille chaîne et le cadenas rouillé semblent avoir été placés, il y a des années, sur le portail décati. Les fenêtres ont été tapissées de l’intérieur. Un impact de balle sur la façade de la maison et le bâtiment incendié au bas de la rue témoignent de la violence qui est passée par là.

Marisela Rivera a abandonné sa maison dans la précipitation, il y a cinq ans, peu après l’enlèvement de son fils Usiel Gomez Rivera, 32 ans. La femme, âgée de 55 ans, a traversé le fleuve Rio Grande, ou Rio Bravo, comme on l’appelle du côté mexicain, avec ses enfants et petits-enfants. Elle s’est installée dans la clandestinité à Laredo, sur la rive texane. «Nous sommes à dix, quinze minutes de chez moi, de mon monde», glisse-t-elle, dans sa modeste maison de Laredo, en luttant contre les larmes qui lui montent aux yeux. Elle caresse doucement une photo d’Usiel. «En emmenant mon fils, ils ne m’ont pas seulement fait du mal à moi, ils ont aussi changé la vie de mes enfants et petits-enfants.»

Marisela accuse l’armée mexicaine d’être à l’origine de la disparition de son fils, le 5 juin 2011. Cette année-là, six hommes ont disparu en l’espace de quelques jours. Les familles ont déposé une plainte. L’armée a d’abord nié avoir été impliquée dans les disparitions. Mais, face à l’insistance des familles et de Raymundo Ramos, l’avocat qui dirige le Comité des droits de l’homme de Nuevo Laredo, les autorités ont reconnu en 2011 avoir été «en contact» avec Usiel Gomez Rivera et les cinq autres disparus. Elles ont en revanche assuré n’avoir aucun «élément» permettant d’affirmer si les soldats ont «privé de leur liberté de manière illicite ces personnes». Depuis ce moment-là, les familles n’ont plus aucune trace de leurs proches.

Au cas où son fils «réapparaîtrait»

La violence résultant des affrontements entre soldats mexicains et cartels qui contrôlent les zones frontalières avec les Etats-Unis offre un terreau fertile sur lequel Donald Trump a planté les graines de sa campagne pour la Maison-Blanche. Le milliardaire new-yorkais a commencé à grimper dans les sondages l’an dernier lorsqu’il a accusé le Mexique d’«exporter ses violeurs et ses criminels». Le 23 juillet 2015, il s’était rendu à la frontière à Laredo «malgré le danger» auquel il devait faire face, selon lui, pour marteler son message. Depuis ce moment-là, il ne cesse de s’afficher avec des proches de personnes tuées par des sans-papiers pour se présenter comme le candidat «de l’ordre et de la sécurité» (lire ci-dessous) qui luttera contre la criminalité importée de l’étranger.

Donald Trump attise les craintes de certains Américains vis-à-vis de la frontière et du Mexique. Entre Laredo et Nuevo Laredo, le Rio Grande ne fait à peine qu’une quinzaine de mètres de largeur. Mais de nombreux Américains n’osent plus traverser le pont qui relie les villes jumelles. La «zone de tolérance», un quartier de bars et de maisons closes de Nuevo Laredo qui attirait les clients américains, est à l’abandon aujourd’hui. Les affrontements entre militaires et cartels, comme celui qui a fait 11 morts au début du mois, et l’enlèvement de 15 personnes par des membres de gangs le 15 septembre à Nuevo Laredo illustrent le défi sécuritaire à la frontière. Selon la Red de desaparecidos (le réseau de disparus), l’Etat de Tamaulipas, dans lequel se trouve Nuevo Laredo, détient le record du nombre de disparus au Mexique, avec 7000 cas depuis 2008.

Marisela Rivera assure qu’elle ne retournera pas à Nuevo Laredo, une ville de 380?000 habitants. «Mes petits-enfants me demandent quand nous allons rentrer à la maison, mais nous leur expliquons que nous avons tout perdu et qu’il n’y a plus de bonheur», dit-elle après avoir exprimé son désir de rester près de la frontière au cas où son fils «réapparaîtrait». Marisela se justifie en montrant l’imposante cicatrice sur le bras droit de sa petite-fille Hanna, 8 ans. Lorsqu’elle avait 2 ans, elle a été blessée dans une fusillade et son bras droit ne croît plus comme le gauche. Hanna aurait besoin d’une greffe de peau que la famille ne peut pas s’offrir en raison de sa clandestinité aux Etats-Unis.

50?000 familles ont fui la violence

«De nombreuses familles tentent de traverser le fleuve pour aller aux Etats-Unis pour oublier la violence et commencer une nouvelle vie, explique Raymundo Ramos. Mais elles n’y arrivent pas toujours. Si le fleuve ne les tue pas, la prison les attend de l’autre côté, car ce sont des immigrés illégaux.» L’avocat estime que 50?000 familles ont été déplacées par la violence de ces treize dernières années à la frontière, non seulement vers les Etats-Unis, mais aussi vers le sud du Mexique.

Guadalupe Acosta Prior est restée à Nuevo Laredo pour tenter de retrouver sa fille Diana Hernandez Acosta. L’ado­lescente de 17 ans a disparu le 29 juillet 2013. «Nous avons commencé à chercher dans les hôpitaux et les prisons, mais nous n’avons rien trouvé, dit Guadalupe Acosta Prior. J’aimerais savoir ce qui lui est arrivé et savoir si elle est morte ou vivante.»

Dans la Colonia Mirador, Magdaleno Rico, un ancien voisin de Marisela, cherche toujours son frère Martin Rico, disparu le même jour qu’Usiel Gomez Rivera. L’homme de 48 ans raconte d’ailleurs une histoire étrangement similaire à celle de Marisela. Le 5 juin 2011, il se rappelle avoir été réveillé par les soldats qui cherchaient quelqu’un dans le quartier. «Ils m’ont forcé à me lever et m’ont dit qu’ils menaient une enquête, explique-t-il assis aux côtés de sa mère, Isabel. Je leur ai demandé s’ils avaient un mandat. Ils n’en avaient pas.» Ce père de famille qui travaille dans un atelier de ferblanterie situé au rez-de-chaussée de la maison où habitait son frère Martin poursuit. «Ils se sont ensuite rendus chez mon frère. J’ai vu quand ils l’ont fait sortir. Il avait la tête recouverte de sa chemise.»

Dans le fleuve sans savoir nager

Pendant que Magdaleno raconte son histoire, son père le regarde avec des yeux qui semblent porter le désespoir du monde. Même si elle est encore habitée par des ouvriers de l’atelier, la maison de Martin Rico donne aussi l’impression d’avoir été abandonnée. Deux matelas et des habits jonchent le sol poussiéreux de la pièce aux murs roses où Martin avait sa chambre à coucher. Dans la salle à manger, un tableau d’une cascade et un autre d’un tigre garnissent les murs verts.

La disparition de Martin Rico a eu un impact profond sur sa famille. Le 7 septembre, Martin Junior, son fils âgé de 22 ans, a décidé de traverser le Rio Grande pour tenter sa chance de l’autre côté, aux Etats-Unis. La veille, il avait travaillé comme d’habitude dans l’atelier de son oncle Magdaleno. Le matin du 7 septembre, sa fiancée, qui est citoyenne américaine, a amené Martin Junior sur la rive du fleuve. Il lui a promis qu’il la retrouverait de l’autre côté. Il a sûrement dû voir les patrouilles des gardes-frontière du côté américain. Il a peut-être été accosté par les hommes tatoués de la tête aux pieds qui surgissent des bosquets touffus sur la rive mexicaine et chassent l’intrus qui s’approche de l’eau «sans permis» de leur patron. Il s’est avancé dans le fleuve sans savoir nager. Les gardes-frontière américains ont aperçu son cadavre le lendemain. Sa dépouille a été récupérée par les pompiers du côté mexicain. Le fils de Martin Rico a été enterré le dimanche 11 septembre.

(TDG)

Créé: 22.09.2016, 22h27

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Isabel Garcia, entre son mari et son deuxième fils, tient une photo de Martin Rico Garcia, disparus depuis 2011. (Image: JCD)

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