La diplomatie des muscles

DécodageDerrière les affaires de dopage russes se profile un climat de nouvelle guerre impériale entre la Russie et les Etats-Unis.

Vladimir Poutine, à Sotchi, le 11 novembre 2015: «La Russie doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour éradiquer le dopage.»

Vladimir Poutine, à Sotchi, le 11 novembre 2015: «La Russie doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour éradiquer le dopage.» Image: AFP

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Depuis des mois, les révélations ou les soupçons sur le dopage de sportifs russes s’accumulent. Athlétisme, natation, épreuves d’hiver aux JO de Sotchi… pas une discipline ne semble échapper à des accusations de triche.

Les cas de fraudes dans l’athlétisme russe étaient déjà connus depuis que la télévision allemande ARD, il y a un an, avait documenté le phénomène. Mais le rapport à ce sujet de la commission indépendante de l’Agence mondiale antidopage, publié en novembre, a soudainement donné une nouvelle envergure à l’affaire, pointant l’implication directe de l’Etat russe dans l’organisation du dopage. Ce rapport ressemble en effet à un véritable roman d’espionnage: on y apprend que le laboratoire antidopage russe était infiltré par des agents du FSB, les services de renseignements russes. Le scandale, on le sait, pourrait coûter la participation des athlètes russes aux JO de Rio. La décision de la Fédération internationale d’athlétisme tombera le 17 juin.

Depuis, les révélations se multiplient, ne cessant de pimenter davantage ce scénario de film noir. Début mai, le New York Times affirmait qu’aux JO de Sotchi toute une organisation avait été mise en place pour remplacer les fioles d’urine des athlètes russes par des échantillons garantis propres, et cela avec l’aide d’agents des services du renseignement. Ces révélations reposent sur les «aveux» de Grigory Rodchenkov, ex-responsable de l’agence antidopage russe, aujourd’hui réfugié aux Etats-Unis. Le Kremlin avait qualifié ces accusations de «calomnie d’un transfuge». Et, alors que la Russie se voit accusée de «dopage d’Etat», les Etats-Unis, de leur côté, mènent la fronde: la justice américaine vient d’ouvrir une enquête sur les fraudes présumées des Jeux de Sotchi, si chers à Vladimir Poutine.

Nouvelle guerre froide?

«Le sport est un révélateur de la marche du monde, il permet aux Etats de se mettre en scène. Les récentes affaires du dopage russe, et l’exploitation qui en est faite, incitent évidemment à se demander si nous sommes en train de revivre à travers le sport une nouvelle forme de guerre froide», avance Patrick Clastres, professeur à l’Institut des sciences du sport à l’Université de Lausanne, historien du sport. «On peut certes imaginer qu’une politique de dopage ait été organisée à grande échelle par l’Etat russe. C’est la lecture qu’en font les Américains, les Occidentaux. Mais il faut aussi se demander quelle est la part de projection dans cette analyse. Le spectre du dopage d’Etat renvoie à la crainte qu’inspire dans les démocraties libérales un modèle de société où l’Etat intervient dans la vie des individus, prend en charge des athlètes dès leur plus jeune âge, les transforme en machines à gagner, bride leur personnalité. Des cas de dopage organisés à large échelle par des médecins et des laboratoires se sont aussi pratiqués aux Etats-Unis, en Italie, en Espagne, en Allemagne, ils ont beaucoup moins choqué nos consciences collectives occidentales. Pourquoi? Parce que ces affaires-là ne servent pas la dénonciation d’un Etat policier.»

Le sport au service de Poutine

Ce qui est certain, selon l’expert, c’est qu’après la chute du Mur le savoir de nombre de médecins et de managers qui ont pratiqué le dopage à large échelle dans les pays de l’Est, dans des programmes d’Etat, comme ce fut le cas en République démocratique allemande, ne s’est pas évaporé. Le cumul des affaires de dopage aujourd’hui en Russie pourrait donc bien être le fruit du recyclage de ce savoir-faire à l’heure où Moscou porte haut ce que Patrick Clastres appelle «la diplomatie des muscles ou «la diplomatie virile». «Moscou se situe dans un moment de forte exploitation du sport au service d’une doctrine, celle de la reconstruction de la Grande Russie, dont rêve Vladimir Poutine. Le président excelle d’ailleurs dans le recours à ce symbole de puissance musculaire, lui qui n’hésite pas à s’exhiber en judoka, en boxeur, en motard, etc. Mais, au-delà de ce folklore, il y a une véritable stratégie russe de conquête du monde sportif. Cela passe par l’organisation de grands événements planétaires, les JO d’hiver de Sotchi en 2014, la Coupe du monde de football en 2018 bien sûr, mais aussi par l’intention de mettre la main sur un maximum de fédérations internationales.»

Même la Fédération internationale du sport universitaire, qui a son siège à Lausanne, est présidée depuis un an par un Russe, Oleg Matytsin. Elle est aujourd’hui sponsorisée par Norilsk, la principale société minière russe. Il y a aussi eu la tentative – vaine – des Russes de prendre la tête de SportAccord, un organisme qui fait le lien entre les sports olympiques et non olympiques. La Fédération internationale d’escrime, elle, est présidée par l’oligarque Alicher Ousmanov, qui a construit sa fortune dans la métallurgie.

«La stratégie, c’est de faire contrepoids aux instances jugées sous influence des Occidentaux, comme le CIO, poursuit l’expert. Les Russes ont compris que le contrôle du sport mondial est une arme politique puissante, sur le plan diplomatique, mais aussi pour créer des féodalités à l’intérieur de l’Etat. Les grands événements sportifs génèrent de gigantesques marchés, et, pour les décrocher, il faut être fidèle à celui qui a le pouvoir.»

Contre-offensive américaine

Selon Patrick Clastres, les Etats-Unis, eux, ont parfaitement saisi le retard qu’ils ont pris dans la diplomatie du sport et entendent bien le combler. «Aux Etats-Unis, le sport, très professionnalisé, organisé sur le modèle des franchises commerciales et non des fédérations, sert évidemment le patriotisme, mais il échappe à son instrumentalisation par l’Etat, à l’inverse de ce que pratiquent la Russie, la Chine et certaines monarchies pétrolières.» C’est donc avec cette perspective à l’esprit qu’il faut analyser la soudaine volonté affichée des Américains de faire aujourd’hui le ménage dans les instances «corrompues» du sport mondial. L’enquête lancée contre la FIFA s’inscrit dans cette logique, tout comme celle ouverte à la mi-mai au sujet du «programme de dopage» russe. «Fidèles à leur doctrine interventionniste, les Américains se posent aux yeux du monde en justiciers du sport. C’est le retour de l’idéologie de la destinée manifeste selon laquelle les Etats-Unis accomplissent une mission divine: diffuser la démocratie libérale.»

«Ce rôle est aisé, dans la mesure où, depuis le début du XXe siècle, le sport a été érigé dans les imaginaires collectifs au rang d’espace de vertu, apolitique, neutre, où il n’y a pas de place pour les tricheurs, poursuit l’historien. Au temps de la guerre froide, le nationalisme se flattait par le nombre de victoires glanées dans les compétitions sportives. Cette tendance demeure, mais elle décline. Aujourd’hui, pour les Etats-Unis, un investissement dans la lutte antidopage ou contre la corruption de la FIFA est bien plus efficace en termes de diplomatie culturelle que de vendre du Coca-Cola.»

Créé: 03.06.2016, 12h59

Dopage russe: une pluie de soupçons et de sanctions

Les mauvaises nouvelles se sont multipliées pour le sport russe ces derniers mois, avec des révélations successives sur des cas de dopage, et des soupçons à foison. Florilège.
Athlétisme Le 13 novembre 2015, la?Fédération russe d’athlétisme était suspendue pour une durée indéterminée de toute compétition après la publication d’un rapport explosif de l’Agence mondiale antidopage, décrivant la «culture de la tricherie» qui règne dans l’athlétisme russe. Cette décision, à quelques mois des JO de Rio, a contraint les instances du sport russe à faire le ménage. Mais les dégâts sont inévitables. Alors que le CIO est en train de réanalyser les échantillons des JO de Pékin (2008) et de Londres (2012), repérant 55 nouveaux cas de dopage, la Russie se retrouve en première ligne dans ce palmarès: plus de vingt de ses athlètes ont été déclarés positifs à des tests antidopage au cours de ces deux dernières éditions des Jeux. Trois athlètes viennent de rendre leur médaille ou leur titre, a communiqué le 1er juin la Fédération russe d’athlétisme.
Natation En mars dernier, le journal britannique The Times, sur la base de témoignages, publiait une enquête sur le dopage sévissant dans la natation russe, mettant en cause un membre du conseil médical de la Fédération de natation.
Tennis En mars, Maria Sharapova était suspendue à titre provisoire pour un contrôle positif au Meldonium aux Internationaux d’Australie, substance interdite depuis le 1er janvier.
JO de Sotchi Mi-mai, l’ex-patron de l’agence antidopage russe, Grigory Rodchenkov, expliquait au New York Times comment il a mis au point un cocktail d’anabolisants pour les sportifs appelés à briller aux JO d’hiver de Sotchi, «les Jeux de Poutine». Des dizaines d’athlètes auraient bénéficié de ce programme, dont des membres de l’équipe de ski de fond et de luge. Il?y aurait quinze médaillés parmi eux. Le Kremlin qualifie ces accusations d’inepties, le CIO enquête. C.M.

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