«Détruire Daech ne tuera pas la matrice du salafisme qu’est l’Arabie saoudite»

Quinze ans après le 11 Septembre Dans son livre «Dr Saoud et Mister Djihad», Pierre Conesa montre comment Riyad exporte le salafisme dans le monde.

Pierre Conesa

Pierre Conesa Image: DR

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«L’un des contingents les plus nombreux des combattants étrangers de Daech, 15 des 19 terroristes du 11 Septembre et 115 des 611 prisonniers de Guantánamo, ce sont des Saoudiens.» En introduction de son livre intitulé «Dr Saoud et Mr Djihad», Pierre Conesa, énarque et ancien haut fonctionnaire du Ministère de la défense français, souligne une constante qui n’est pas un hasard. Sans détour, il dénonce la responsabilité de l’Arabie saoudite dans le développement du terrorisme djihadiste. Mais sa mise en cause va beaucoup plus loin que les précédentes. Il détaille en effet une diplomatie religieuse soutenue par les énormes revenus du pétrole pour que le wahhabisme, la doctrine la plus littéraliste et fondamentaliste de l’islam, prenne l’ascendant sur toutes les autres formes d’islam.

Sept milliards de dollars

«L’Arabie saoudite est à l’origine de cette idéologie politico-religieuse que l’on appelle salafiste pour ne pas dire wahhabite, afin de préserver nos intérêts stratégiques et commerciaux avec le royaume, nous explique l’agrégé d’histoire. Le wahhabisme est la version la plus antisémite, homophobe, sectaire, misogyne et raciste de l’islam. On peut toujours réduire le califat de Daech à une portion de territoire, cela ne tuera pas la matrice idéologique qu’est l’Arabie saoudite.»

Cette politique étrangère, définie dès l’origine par les Saoud, alliés aux oulémas wahhabites, «se formalise pour combattre le nassérisme, c’est-à-dire le panarabisme. Pour répliquer, l’Arabie saoudite met en place le panislamisme, qui s’inspire du soft power à l’américaine et de la propagande soviétique», souligne l’historien français.

Ses moyens sont énormes. «Riyad dépense à peu près autant pour sa diplomatie religieuse que pour son armement, soit environ 7 à 8 milliards de dollars par an», précise Pierre Conesa. «Vous avez comme aux Etats-Unis une politique publique, des fondations privées, des associations, des universités qui tirent toutes dans le même sens. Singeant la propagande soviétique, elle diffuse une idéologie totalitaire qui s’appuie sur la formation de cadres internationaux à l’Université de Médine, comme le faisait l’université Lumumba de Moscou en d’autres temps. Les Saoudiens ont formé ainsi entre 25 000 et 30 000 cadres qu’ils ont renvoyés dans leurs pays.»

Le faux nez saoudien

Cette politique touche les pays du «premier cercle», comme le Pakistan, sanctuaire de la résistance afghane antisoviétique et des djihadistes internationaux financés par Riyad. Les Saoudiens ont ainsi pu imposer des écoles qui ont concurrencé les madrasas deonbandi déjà très radicales. Il en sortira les talibans, les étudiants en religion qui vont installer un régime de terreur en Afghanistan. Elle vise aussi tous les pays à minorité musulmane.

«Le bras armé de cette diplomatie, c’est la Ligue islamique mondiale. Elle est toujours dirigée par un Saoudien, ne publie jamais son budget et finance des mosquées et des universités partout sur la planète. C’est le faux-nez de la diplomatie saoudienne. Elle n’a vocation qu’à diffuser le wahhabisme et non l’islam.» La Ligue a financé de nombreux lieux de culte, y compris en Europe, dont les grandes mosquées de Genève et Zurich. «L’Arabie saoudite s’est rendu compte que son argent se perdait dans les sables et que les musulmans locaux, d’origines nationales diverses, se l’appropriaient. Avec des ressources qui s’amenuisent au gré des baisses du cours du pétrole, elle tente de reprendre la main, comme récemment à Genève», commente Pierre Conesa.

L’Arabie saoudite a aussi choisi d’implanter «dans un choix stratégique judicieux» ces relais dans les sociétés communautaristes du monde occidental comme le Canada ou la Grande-Bretagne. «Dans les années 90, l’Arabie saoudite a ainsi réussi à implanter des tribunaux islamiques et des écoles coraniques dans ces pays. Les Britanniques ont découvert après coup que le programme de leurs écoles coraniques était le programme saoudien, antisémite, raciste et intolérant. Les Canadiens se sont rendu compte, eux, que les tribunaux islamiques acceptés pour résoudre des conflits concernant la justice civile rendaient aussi des jugements sur des cas de droit pénal canadien, comme le fait de battre sa femme.»

«Ce qui me frappe, c’est que ce sont des pays musulmans comme le Maroc, qui exporte l’enseignement d’un islam modéré, l’Algérie qui a connu les années sombres de la guerre contre les salafistes et même le Pakistan, qui parlent d’arabisation de l’islam, qui dénoncent cette influence déstabilisatrice. Et pas les pays occidentaux», souligne le chercheur.

«L’obsession chiite»

«Dans les quelque 70 000 câbles diplomatiques saoudiens que WikiLeaks a rendus publics, on observe une constante de la politique étrangère de Riyad: la dénonciation du chiisme. En Indonésie par exemple, pays de 180 millions d’habitants, vous avez une petite secte chiite, les ahmadiyyas, qui regroupe à peu près 400 000 fidèles. Riyad demande à son ambassade de dénoncer «leur dangerosité». Autre exemple, l’Inde, qui est le deuxième pays comptant le plus de chiites, ce qu’on ignore, l’Arabie saoudite a mené campagne» contre cette communauté. Sans parler de l’Iran ou de l’Irak. Partout, l’ennemi est chiite. Au Yémen, les Saoudiens bombardent les houthis chiites, pas les combattants d’Al-Qaida dans la péninsule Islamique.

Avec Daech, qui dénonce, comme Al-Qaida à ses débuts, le régime saoudien, Riyad a vu sa créature lui échapper. «Comme dans Frankenstein, le monstre s’est retourné contre son créateur.»

«Dr Saoud et Mr Djihad» de Pierre Conesa, préface d’Hubert Védrine, Editions Robert Laffont, septembre 2016, 300 pages.

(TDG)

Créé: 11.09.2016, 15h37

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