«Je défends la présomption d’innocence, pas Ramadan»

MondeL’affaire Tariq Ramadan l’a fait sortir du bois. Depuis plusieurs semaines, Lotfi Bel Hadj est à la manœuvre. L’homme d’affaires franco-tunisien se veut le porte-voix d’une communauté musulmane «exaspérée». Interview.

Tariq Ramadan jouit du soutien de Lotfi Bel Hadj, un homme d’affaires à la personnalité détonnante.

Tariq Ramadan jouit du soutien de Lotfi Bel Hadj, un homme d’affaires à la personnalité détonnante. Image: Keystone (archives)

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Du fond de sa prison, Tariq Ramadan jouit du soutien d’un homme d’affaires à la personnalité détonnante: Lotfi Bel Hadj. Un fort en gueule qui se revendique musulman et républicain. Un franchouillard nouvelle génération, le saucisson et le pinard en moins mais avec les répliques d’Audiard en poche. Plusieurs médias enquêtent actuellement sur lui.

La communauté musulmane fait-elle toujours bloc derrière Tariq Ramadan?
Même si certains prennent un malin plaisir à parler à notre place, nous sommes une communauté où chacun peut se faire sa propre opinion. Il faut comprendre que la communauté est majoritairement avec Tariq Ramadan mais seulement parce que nous sommes tous soucieux du respect de la présomption d’innocence, qui nous semble mise à mal par la tournure que prend l’affaire et surtout par un traitement médiatique complètement à charge. Je ne défends personne si ce n’est la présomption d’innocence et une certaine idée de la justice. Pensez-vous que je pourrais défendre un violeur, moi qui suis père de trois filles? C’est le traitement médiatique à charge qui nous fait nous resserrer «autour» de Tariq Ramadan, car cet acharnement par les journalistes français est injuste et surtout sans éthique. Parce que, au-delà de tout parti pris, la «présomption de sincérité» des plaignantes est sérieusement mise à mal au vu des éléments du dossier. Mais, pour cela, il faudrait que la presse, qui est un des piliers de notre démocratie, se libère de ses préjugés et fasse son travail.

Vous semblez très remonté contre la presse…
Dans l’affaire Ramadan, les journalistes écrivent tous la même chose. Je ne sais pas si c’est de la mauvaise foi, du copinage ou de la haine. Quand Le Muslim Post a démenti l’alibi de Tariq Ramadan, les médias mainstream se sont empressés de reprendre l’info parce qu’elle était à charge. Quand le même Muslim Post a sorti des infos à décharge, ils n’ont pas cherché à creuser. Ils auraient dû faire l’effort d’enquêter pour se rendre compte par eux-mêmes de la réalité du dossier.

Avez-vous vraiment une grande influence au sein de la communauté musulmane?
Je parle avec toutes ses composantes, cette communauté a besoin de personnes ayant un certain franc-parler. De mon côté, je dis les choses comme je les pense et mon arrogance m’a parfois permis de faire le lien entre la communauté et les autorités françaises. En 2005 par exemple, quand il y a eu les émeutes dans les banlieues, certaines personnalités politiques ont fait appel à moi et à d’autres.

Ce qui semble avoir flatté votre ego…
De l’ego, j’en ai tellement que je n’attends aucune reconnaissance. Je suis au terminus de l’égocentrisme. Pour être plus sérieux, j’ai l’avantage de n’avoir rien à gagner. Aujourd’hui, je veux juste être un passeur. Ma génération doit s’effacer pour la suivante qui acceptera encore moins que nous de voir un ancien préfet de l’Algérie française en guise de président de la Fondation de l’islam de France.

Pourquoi la publication d’une tribune appelant les musulmans à lutter contre l’antisémitisme a suscité autant de colère?
Comme disait Audiard, les c… ça ose tout, c’est même à cela qu’on les reconnaît. Ils nous disent de «frapper d’obsolescence» les versets du Coran, mais cela fait plus de 1430 ans que nous discutons de ce sujet. Nous sommes en train de «réformer» l’islam au quotidien. Dalil Boubakeur, le recteur de la grande mosquée de Paris, leur a très bien répondu en dézinguant ce manifeste. Toutes les autorités musulmanes du monde ont condamné l’antisémitisme, et ce depuis longtemps. La seule chose positive qui sort de cette initiative, c’est qu’ils ont, pour une fois, réussi à rendre la communauté unanime, qui leur a répondu: «Circulez, y a rien à voir!»

En toile de fond, il y a la volonté affichée des autorités françaises de réformer l’islam de France. N’est-ce pas cela le problème?
Ils sont à côté de leurs pompes. Tous les politiques s’y sont cassé les dents et ce depuis des décennies. Il en sera de même pour le président Macron. On ne réforme pas l’islam avec les rapports de l’Institut Montaigne. Là, ils viennent d’abandonner la norme Afnor halal parce qu’ils se sont plantés. Ils ont voulu décider seuls en utilisant les organisations musulmanes qui ont fini par se désolidariser de l’initiative. Autre exemple: en 2013, la présidente de la commission sénatoriale sur l’abattage rituel, Sylvie Goy Chavent, ne maîtrisait même pas son sujet. Elle a confondu halal et casher. J’ai écrit dans un livre il y a quatre ans que la France faisait fausse route dans cette affaire.

Et toutes ces querelles n’aideraient pas à l’intégration des musulmans selon vous?
Il faut en finir avec tout ça. Ceux qui nous accusent de ne pas être intégrés, de tenter de nous enfermer dans notre appartenance religieuse, qui mettent en garde contre la naïveté des politiciens et le danger de l’islam créent des fractures et un climat de suspicion. Ils veulent nous isoler de nos concitoyens. Les problèmes que nous rencontrons ne sont pas spécifiques à notre communauté. Tous les Français connaissent les mêmes: le chômage, la précarité, l’insécurité. Comprenez bien, je suis fier d’être Français. La France m’a permis de rester musulman. C’est pour cela que je suis républicain. Pour moi, la laïcité est un principe fondamental. Tout homme a le droit de pratiquer sa religion dès lors qu’il ne fait pas ch… son voisin… et réciproquement.

Mais n’est-ce pas un peu trop facile de résumer tous les problèmes à une question de racisme?
La seule chose qui n’est pas facile, c’est qu’il y a bien un «néoracisme», camouflé, fallacieux et sournois qui se cache derrière de grands principes: la laïcité, la libération des femmes, la démocratie, la République… Mais il n’est pas en phase avec la réalité. Les musulmans de France comme les musulmans de Suisse d’ailleurs se sentent pleinement citoyens européens et n’ont de comptes à rendre à personne à ce sujet.

Pourtant, les Frères musulmans, qui ont une certaine influence en France, semblent parfois être moins au clair sur cette question.
Vous pensez vraiment que des vieux barbus qui n’ont même pas réussi à garder le pouvoir plus d’un an en Égypte pourraient s’imposer en France? Leur discours est ringard et inaudible, leur influence est surestimée. Ici, c’est l’Europe. Si on voulait un régime salafiste, on irait vivre en Arabie saoudite. La communauté n’a pas à s’intégrer, nous sommes nés en France, on veut juste le droit à l’indifférence et qu’on nous foute la paix.

Créé: 30.04.2018, 15h15

Bio express

Lotfi Bel Hadj, 54 ans, Franco-Tunisien.

A présidé l’Observatoire économique des banlieues.

A conseillé plusieurs chefs d’État, essentiellement en Afrique.

Gère différents fonds d’investissement dirigés notamment vers le digital, l’intelligence artificielle et la cybersécurité.

Fondateur de la LBH Fondation. Auteur de «L’économie nomade», de «Trop Français ou Français de trop?», de «L’Afrique et son capital carbone: la forêt au secours de la planète».

À l’origine du lancement du «Muslim Post».

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