La crise des réfugiés, un levier pour la Turquie face à l’Europe

Crise migratoireL’UE déchirée appelle Ankara à freiner le flux de migrants, alors que le pays en héberge déjà 2,7 millions. A quel prix?

Image: Reuters

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C’est un nouvel examen de bonne conduite qui attend la Turquie ce lundi à Bruxelles. A l’occasion d’un nouveau sommet avec les membres de l’Union européenne, sur le thème de la crise migratoire, Ankara va devoir rappeler son engagement de novembre à freiner le flux de migrants en direction du Vieux-Continent.

Un engagement que la Turquie avait su ingénieusement monnayer. Les 28 pays membres s’étaient engagés à verser 3 milliards d’euros à Ankara pour améliorer les conditions d’accueil des quelque 2,7 millions de Syriens présents sur le sol turc. Fermant les yeux sur l’autoritarisme croissant de l’Exécutif turc (lire ci-contre), Bruxelles avait également consenti à relancer le moribond processus d’adhésion de la Turquie dans l’UE ainsi qu’à assouplir la politique d’obtention des visas.

Pendant que l'Europe vacille

Mais pour l’heure, le compte n’y est pas, selon les Européens. Depuis janvier, plus de 100 000 migrants ont réussi à gagner la Grèce via les côtes turques. Et face à ce flux ininterrompu, l’unité européenne vacille. Plusieurs pays ont – unilatéralement – imposé de drastiques quotas d’entrée à leurs frontières, provoquant un engorgement sur le territoire grec – premier pays d’entrée – où 32 000 réfugiés et migrants se trouvent actuellement bloqués.

Du côté d’Ankara, on défend pourtant bec et ongles l’action du gouvernement turc. «Il y a eu une baisse visible du nombre de migrants traversant illégalement», martèle depuis plusieurs jours le vice-premier ministre Numan Kurtulmus, qui souligne également l’accent mis sur la lutte contre les trafics: 4 800 passeurs arrêtés en 2015.

Irréaliste

Pas de quoi convaincre le président du Conseil européen, Donald Tusk, qui estimait lors de sa visite en Turquie, jeudi, que le flot des migrants restait «encore beaucoup trop élevé». Mais espérer la fin du flux de migrants économiques et l’installation sur le long terme de tous les Syriens en Turquie (pour qui l’Etat turc dit avoir déjà déboursé 10 milliards de dollars) sonne comme un vœu pieux pour bon nombre d’observateurs turcs.

«L’Europe ne fait pas les choses correctement. Elle devrait laisser de côté l’aspect sécuritaire et comprendre qu’elle doit accueillir plus de Syriens. En Turquie, leur statut est très flou et Ankara ne changera pas sa politique migratoire», estime Dogus Simsek, sociologue à l’université Koç d’Istanbul.

Des enfants privés d’école

Si la Turquie s’est engagée à fournir aux millions de Syriens vivant sur son sol un accès à l’éducation, au travail, au système de santé, «dans la pratique c’est bien différent», note la sociologue. L’accès à l’éducation est «très inégal selon les régions». Seuls 350 000 des 650 000 enfants réfugiés vont à l’école. Côté emploi, plus de 300 000 Syriens (dont des mineurs) travaillent illégalement, malgré l’instauration en 2016 d’un permis spécial.

Et depuis l’été 2014, les tensions internes entre les locaux et les réfugiés sont de plus en plus palpables. «Il y a eu des événements violents dans plusieurs villes, des citoyens turcs ont incendié des bâtiments de migrants, il y a eu des meurtres. Il y a un haut niveau de racisme», souligne Dogus Simsek. Et de préciser: «C’est au niveau de la société que cela se joue, dans le quotidien. Les classes défavorisées craignent pour leur emploi face à la concurrence des Syriens. Les classes aisées, elles, se plaignent de les voir mendier dans les rues.»

En position de force

Mais pas de quoi s’alarmer, estime pour sa part Sinan Ülgen, président du Center for Economics and Foreign Policy: «La Turquie a une grande capacité d’absorption, contrairement à d’autres pays. Certes, il y a des mécontentements mais la question des Syriens ne s’est pas politisée. Cela n’a jamais affecté les élections.»

Avec plus de 2,7 millions de réfugiés, la Turquie peut donc «tenir le coup», parie cet ancien diplomate turc. «Bien plus longtemps que les gouvernements européens sous pression de l’opinion publique.» Ce qui devrait une nouvelle fois peser à Bruxelles: «La Turquie est en position de force face à l’Europe, elle le sait, elle va continuer à utiliser ce levier des réfugiés syriens pour faire entendre sa voix.»

Créé: 06.03.2016, 18h44

Une presse sous contrôle

Mis sous tutelle vendredi par la justice turque, le quotidien à gros tirage Zaman, d’habitude très critique à l’égard du président Recep Tayyip Erdogan, a paru ce dimanche pour la première fois en affichant une ligne nettement progouvernementale.

En une du journal, un article sur un ambitieux projet du gouvernement de construction d’un pont de trois milliards de dollars entre les rives asiatique et européenne d’Istanbul a remplacé les habituelles critiques formulées par le grand quotidien tiré à 650?000?exemplaires.

«Internet a été coupé, nous ne pouvons plus utiliser notre système», a rapporté l’un des journalistes, ajoutant que «l’édition de dimanche n’a pas été faite par du personnel de Zaman». Samedi, dans sa dernière édition avant la mise sous tutelle, le quotidien avait titré «Jour de honte» pour la liberté de la presse.
A.A. avec AFP

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