Du côté turc de la frontière, la guerre est aussi meurtrière

Conflit en SyrieEn réponse à l’offensive militaire, des localités turques proches de la frontière ont été bombardées. Reportage.

La majorité des habitants de Nusaybin, pourtant un bastion kurde, a fui les obus tirés depuis le côté syrien par les milices des YPG.

La majorité des habitants de Nusaybin, pourtant un bastion kurde, a fui les obus tirés depuis le côté syrien par les milices des YPG. Image: DR

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Le 9 octobre dans l’après-midi, Abdulrahman, un travailleur journalier quadragénaire, est occupé à défaire des cartons lorsqu’un bruit sourd secoue tout le quartier de Firat à Nusaybin, dans le sud-est de la Turquie. Quelques instants plus tard, un deuxième obus s’abat juste en face de chez lui. Les éclats perforent les murs et les barreaux métalliques des fenêtres, tuant trois membres d’une même famille. La rue est couverte de sang et de lambeaux de chair. «J’ai allumé la télévision et j’ai découvert à ce moment-là que l’armée turque venait d’entrer en guerre en Syrie», dit-il.

À travers toute la ville, la population est en panique. Tirés depuis Qamichli, la ville sœur de Nusaybin située à quelques centaines de mètres, de l’autre côté de la frontière, les obus de mortier s’abattent sans discontinuer. «Nous ne savions rien. La guerre nous est tombée dessus sans que nous ayons été préparés», explique Abdulrahman. Ce jour-là, la Turquie et ses supplétifs syriens se sont lancés à l’assaut des combattants kurdes des Unités de protection du peuple (YPG), qui contrôlent le quart nord-est de la Syrie. Ce sont ces derniers qui répliquent en bombardant Nusaybin.

À Nusaybin, l’écrasante majorité des habitants s’enfuit. Pendant plusieurs jours, les bombes tombent. «Plus de 300», affirme Cemre, qui est restée sur place. Sur son téléphone, elle fait défiler les images d’impacts d’obus et de morts. Il a fallu attendre le week-end dernier pour que le calme revienne. Ceux qui sont restés sont perplexes quant aux raisons de ces bombardements. «Nous avons des proches des deux côtés de la frontière… Pourquoi nous bombarder nous?» s’interroge Cemre. Terrifiée, la majorité de la population n’est pas encore revenue. «De mauvais souvenirs remontent à la surface», souffle la jeune femme.

Popularité du PKK

Il faut dire que la ville, un bastion du mouvement kurde, est coutumière de la guerre. Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui a déclaré la guerre à Ankara en 1984 et dont les YPG sont la branche syrienne (le conflit a fait 45 000 morts), y jouit d’une certaine popularité. Cette sympathie a un corollaire: la répression politique y est féroce.

En 2015-2016, la ville a été le théâtre de la pire des batailles ayant opposé le PKK à l’armée turque. Le cessez-le-feu avait été rompu. Mis en difficulté par sa défaite aux élections législatives, le président turc Recep Tayyip Erdogan s’était alors tourné vers les ultranationalistes turcs pour maintenir son hégémonie. Son appareil sécuritaire s’inquiétait aussi de l’ascension du PKK dans le nord de la Syrie: galvanisé par sa victoire sur Daech à Kobané in 2015, le PKK pensait pouvoir étendre la lutte des deux côtés de la frontière, et les villes kurdes de Turquie s’étaient embrasées. Des militants avaient pris le contrôle de quartiers entiers, comme celui de Firat à Nusaybin. En six mois, des centaines de milliers de personnes avaient été déplacées et des milliers tuées. Une chape de plomb s’est abattue sur la région. Aujourd’hui, Ankara semble déterminée à détruire le PKK, ce qui suppose d’en finir avec les YPG.

À Nusaybin, un quart de la ville a été détruit en 2016. «Nous n’avons rien pu sauver de notre ancienne maison», raconte Cemre. L’État a fait reconstruire un quartier aux rues larges, aux immeubles identiques ponctués de parcs et jardins d’enfants. La mémoire des lieux a été oblitérée.

Espoirs déçus

Les premières familles ont pu y emménager il y a un mois seulement. «Nous avons tellement lutté pour survivre depuis 2016», relate Abdulrahman, laissé sans emploi par la crise économique qui frappe le pays depuis l’an dernier. «Nous avons finalement emménagé ici en pensant que nous serions en paix. Un mois plus tard, la guerre a recommencé.» Les habitants ont peur, beaucoup refusent de parler à la presse par crainte de représailles.

Pendant des années, le nord de la Syrie a été une échappatoire pour nombre d’habitants de Nusaybin. De l’autre côté de la frontière, les Kurdes pouvaient pratiquer leur culture et parler leur langue librement. «Après 2016, ce qui se passait là-bas nous rendait heureux. Leur liberté était un peu la nôtre», explique Cemre. Avec le retour de l’armée syrienne à la frontière afin de contrer l’incursion turque, le rêve s’estompe et l’espoir s’amenuise. L’autonomie kurde en Syrie semble condamnée. Le gouvernement turc, plus nationaliste que jamais, ne montre aucun signe de vouloir reprendre des négociations de paix. La jeune femme exprime ses craintes: «Nous sommes tous pessimistes ici. Si les deux parties continuent comme ça, cela va finir dans un bain de sang.»

Créé: 20.10.2019, 20h25

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