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Didier Pittet: «Si nous faisons le moindre écart à Pâques, l’épidémie va flamber!»

Le spécialiste genevois des maladies infectieuses et de l'hygiène des mains redoute un déconfinement prématuré.

Le professeur Didier Pittet, spécialiste des maladies infectieuses et chef du Service de prévention et contrôle des infections aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Photo d'archives.
Le professeur Didier Pittet, spécialiste des maladies infectieuses et chef du Service de prévention et contrôle des infections aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Photo d'archives.
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Déconfinement, le mot est sur toutes les lèvres. L’Autriche a établi son plan. En Suisse, le PLR, l’UDC et les milieux économiques souhaitent relâcher la pression dans la lutte contre le coronavirus pour permettre à l’économie de redémarrer. Le professeur Didier Pittet, spécialiste des maladies infectieuses et chef du Service de prévention et contrôle des infections aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), met son veto.

Est-il trop tôt pour songer à reprendre certaines activités?

Clairement trop tôt. Nous avons obtenu une réponse de la population qui me rend très fier. Le confinement presque total est respecté. On a fait bien, on a fait juste. Nous n’avons pas eu besoin pour le moment d’un couvre-feu, ni d’avoir trop recours aux forces de l'ordre. Mais les efforts doivent être poursuivis car nous ne sommes de loin pas au bout, pas du tout. Les chiffres continuent de monter, nous n’avons toujours pas atteint le sommet de la courbe épidémique et déjà certaines personnes, certains partis politiques ou certaines entités réclament à cor à cris un déconfinement. On n’en est pas là. Si nous faisons le moindre écart lors de ce week-end de Pâques, l’épidémie va flamber, je suis formel!

Parler de déconfinement vous semble inconscient?

De la part de certains, oui, c'est de l'inconscience. Mais c'est surtout un manque de respect envers les spécialistes. En quelques jours, on a vu naître une kyrielle de pseudo-spécialistes qui donnent tous leur avis. Le peu de personnes qui ont une vision cohérente de la situation sont parfois pas ou mal écoutées, ou mal interprétées.

Vous sentez vous moins bien écouté qu’au début de cette crise?

Il n’est pas question de moi. Au niveau des HUG, le petit noyau de spécialistes que nous sommes a été magnifiquement entendu; la réponse institutionnelle est tout à fait exemplaire. A l’échelon cantonal, nous avons été écoutés; parfois certaines réactions auraient pu être plus rapides. De manière plus large, il faut offrir un cadre à certains experts pour qu’ils travaillent ensemble et donnent le meilleur d’eux-même. Nous savons bien que l’économie a été pratiquement arrêtée, nous sommes conscients des dégâts. Mais il faut préserver des vies, à n’importe quel prix, et aujourd’hui ce prix, c’est l’économie. Nous devons pouvoir prendre nos décisions sans être biaisés.

Alain Berset et Daniel Koch vous semblent-ils les hommes de la situation?

Absolument. Alain Berset fait exactement ce qu’il doit faire: ses messages sont clairs, il donne des exemples concrets - «N’allez pas dans votre résidence secondaire au Tessin pendant les vacances de Pâques» - il est empathique, il n’est pas «patronisant». Quant à Daniel Koch, un vieil ami de toujours, c’est un expert de haut niveau, et il sait rester très calme. Avec eux, la population suisse est entre de bonnes mains.

Comment voyez-vous l’avenir proche?

Ce qui devrait redémarrer rapidement, avant l’été, ce sont les écoles primaires et les crèches, pour que les parents puissent faire un retour au travail, bien sûr très soigneusement organisé. Les grands rassemblements comme les matchs de foot reprendront en dernier, pas avant l’automne dans le meilleur des cas. Et je suis un fan de foot!

Nous allons devoir tirer les conséquences de cette crise. Quelles sont vos premières conclusions?

Le plus effarant, c’est que la globalisation ait entraîné une telle catastrophe mondiale. Le fait par exemple que les masques soient en grande partie fabriqués en Chine a causé une pénurie à l’échelle du globe, qui a généré des actes de piraterie et de vandalisme.

N’est-il pas surprenant que la Suisse ait manqué de masques et de solution hydroalcoolique?

A la suite de la pandémie H1N1, en 2009, nous avions recommandé que les solutions hydroalcooliques soient produites à large échelle et stockées au niveau suisse. Les réserves d’alcool devaient être de 10 000 à 40 000 tonnes, gérées par la Régie fédérale des alcools et gardées par, je crois, Alcosuisse. Il y a eu privatisation du procédé et je ne sais qui a décidé que cette réserve d'alcool n’avait plus lieu d’être; ça, c'était une très mauvaise décision! Nous avions tout, nous étions parfaitement équipés… et nous nous sommes cette fois-ci retrouvés largement sans ressources. Fort heureusement, grâce à des entreprises publiques et privées, nous avons pu nous retourner pour fabriquer des solutions hydroalcooliques et trouver des flacons dans lesquels les mettre. Pour ce qui est des masques, des réserves avaient été faites, qui n’ont pas été libérées suffisamment rapidement. Les stocks n’ont pas été gérés de la meilleure façon.

Les pouvoirs publics ont-ils manqué de vision?

Il est toujours facile de pointer du doigt certaines entités… Quels conseils les décideurs ont-ils reçus, de qui, à quel moment? Les politiciens aujourd’hui en place n’étaient pas là à l’époque.

Est-ce aussi parce que nous avons, en Suisse un sentiment de sécurité?

Vous avez raison, on a l’impression d’être un îlot protégé. Nos conditions de vie exceptionnelles nous donnent l’illusion d’être à l’abri, au-dessus de certaines règles. Manifestement pas au-dessus d’une pandémie... On peut dire que nous allons certainement nous en sortir un peu mieux que d'autres pays car heureusement, certaines personnes ont attribué de l’importance suffisamment tôt à ce qui arrivait. Dans une épidémie, ça fait toute la différence.

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