«L'épidémie ne sera probablement pas contenue avant le mois de juin»

Revue de presseQue vaut la chloroquine, médicament miracle selon certains? À quel choc économique faut-il s'attendre? Qui profite de notre confinement et comment s'en protéger? Les réponses des quotidiens européens du 23 mars.

Une entreprise pharamceutique de Nantong en Chine s'est lancée fin février dans une production à la chaîne de chloroquine.

Une entreprise pharamceutique de Nantong en Chine s'est lancée fin février dans une production à la chaîne de chloroquine. Image: Keystone

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«Un crash économique massif au second trimestre»

Dans le quotidien allemand «Die Welt», le prévisionniste Christophe Barraud analyse la portée économique de la crise qui secoue le monde. «Chaque jour, parfois chaque heure, des statistiques de toutes les régions du monde arrivent à son bureau sur l'impact économique de la crise du coronavirus. Christophe Barraud rassemble ces différentes informations pour en faire une synthèse – un art qui a valu à l'économiste en chef et stratège de «Market Securities» le prix du meilleur prévisionniste pour l'Europe, la Chine et les États-Unis, une distinction décernée par le service de données financières Bloomberg. Ce que M. Barraud lit dans les chiffres est un défi: le Vieux-Continent, estime-t-il, devra contribuer à hauteur de deux points de pourcentage du PIB à son redressement», écrit «Die Welt».

La propagation du coronavirus va provoquer une crise économique particulièrement grave. Que pouvons-nous apprendre de l'origine de la crise?

Christophe Barraud: Ce que nous avons vu très clairement en Chine, où l'épidémie a éclaté, c'est que dès que les premières mesures ont été prises pour en contenir les conséquences, le choc de la demande a immédiatement suivi. Fin janvier, l'activité économique s'est arrêtée. Les chiffres du mois de février en témoignent : les ventes de téléphones portables ont chuté de 56 % et celles de voitures de 80 %. Et le marché intérieur n'a pas été le seul touché: les Chinois représentent 18 % du tourisme mondial - leur absence a également affecté l'économie d'autres pays. Il était initialement logique d'estimer l'impact de l'épidémie à 0,1 point de pourcentage de croissance. Mais la crise a ensuite provoqué un effondrement de l'activité industrielle en Chine, un choc massif de l'offre, tant sur le plan intérieur qu'à l'étranger. Précisément parce que le pays est au centre des chaînes d'approvisionnement mondiales.

Et ce n'est pas tout...

C. Barraud: Non. La vague suivante de la crise a commencé lorsque, à peu près au même moment, une augmentation du nombre de personnes infectées par la coronavirus en Corée du Sud et les premiers cas en Italie ont été détectés. Le choc de la demande s'est ainsi étendu à l'Asie du Sud-Est et à l'Europe. En France, par exemple, 80 % des activités touristiques internationales sont européennes. Lorsque le virus est apparu en Europe, le monde a commencé à changer. Enfin, il y a eu une troisième vague, avec une propagation encore plus importante du virus aux États-Unis – où l'incertitude quant à l'ampleur de l'épidémie reste grande en raison de l'absence de tests généralisés. En Italie, la Vénétie et la Lombardie représentent la moitié des activités industrielles de l'Italie. Il s'agit d'un choc d'offre encore plus important pour l'Europe, et en particulier pour la France, que pour la Chine.

L'activité économique en Chine a-t-elle vraiment augmenté entre-temps?

C. Barraud: Oui. Environ 80 à 90 % des entreprises publiques ont redémarré leurs lignes de production fin février, même si elles ne travaillent pas nécessairement à 100 % de leur capacité. Les petites entreprises progressent plus lentement: seule la moitié d'entre elles ont redémarré la production au début du mois. Mais il y a de nombreux signes positifs qui indiquent que l'activité reprend. Un exemple est l'index «Tom Tom», qui suit le trafic routier. Les migrations internes à la Chine ont de nouveau augmenté de manière significative, tout comme le transport maritime.

Que peut-on lire dans les chiffres, qui donnent des informations sur la durée de la crise?

C. Barraud: Au niveau mondial, l'épidémie ne sera probablement pas contenue avant le mois de juin. Ce qui s'est passé en Chine est très révélateur pour cette hypothèse. Il est important de réaliser que 760 millions de personnes ont été touchées par une mesure de confinement à un moment donné. A ce prix, une paralysie économique totale, le pays a contenu l'épidémie. La Corée du Sud a elle aussi pris des mesures rapides et cohérentes, et a ainsi pu surmonter rapidement la crise de la couronne. Ces deux exemples montrent que la seule façon de maîtriser l'épidémie est de tuer l'économie!

Quel sera l'impact sur la croissance mondiale?

C. Barraud: C'est encore très difficile à estimer. Si nous éliminons la Chine, le crash du deuxième trimestre sera massif. L'Europe sera en récession au premier et au deuxième trimestre. L'Italie, qui souffre le plus, sera certainement dans une récession peut-être plus profonde tout au long de 2020. L'Allemagne aussi, avec sa forte économie d'exportation, va probablement glisser dans le rouge pour 2020.


La victoire de l'Asie

L'éditorialiste d'«El País», Juan Luis Cebrian, parie sur un renforcement de la puissance asiatique suite à cette crise du coronavirus. Il en prend pour preuve, les succès de la lutte de pays comme la Chine, Singapour, la Corée du Sud ou le Japon, quand les pays européens sont visiblement en échec face à cette pandémie.

«Il faudra deux semaines ou plus probablement deux mois pour que la bataille des citoyens contre le virus soit gagnée, et le prix de cette victoire sera être comptabilisée en vies humaines plutôt qu'en données économiques. Nous assistons à une convulsion de l'ordre social d'une ampleur encore difficile à concevoir. La puissance planétaire va être distribuée différemment de ce que nous avons connu au cours des 70 dernières années. Le nouveau contrat social a déjà commencé à se construire grâce à l'utilisation massive de la numérisation lors de l'enfermement de millions de citoyens dans le monde.

Dans ce nouveau scénario, la Chine ne sera plus l'acteur invité, mais le principal protagoniste. L'efficacité de ses réponses aux deux dernières crises mondiales, la crise financière de 2008 et la pandémie de 2020, lui permettra de diriger le nouvel ordre mondial, dont l'Asie est désormais le principal centre névralgique. Ce n'est pas par hasard que des pays comme la Corée du Sud, Singapour et le Japon se distinguent sur le podium des vainqueurs contre le coronavirus.»

«Ce nouvel ordre mondial doit soulever de sérieuses questions sur l'avenir de la démocratie et le développement du capitalisme. Aussi sur la signification et l'exercice des droits de l'homme, ainsi proclamés comme foulés aux pieds dans le monde entier. Peu importe les cris des populistes, l'heure est aux philosophes. Un des experts les plus respectés dans le domaine du droit, le professeur Luigi Ferrajoli, a appelé de Rome, quelques jours avant que la ville ne soit fermée au monde, à la création d'un constitutionnalisme planétaire, "une conscience générale de notre destin commun qui, pour cette raison même, requiert également un système commun de garanties de nos droits et de notre coexistence pacifique et solidaire". Des mots que j'aurais aimé que les Espagnols entendent il y a quelques jours dans certains des messages à la nation, aussi bien intentionnés que peu inspirés.»

D'autres virus se répandent à la faveur du coronavirus

Dans «Le Soir», quotidien belge, ce sont d'autres virus qui s'ajoutent à celui de la pandémie mondiale, ceux que les hackers de la planète activent en profitant des peurs et du confinement généralisé.

«Si tout le monde doit se plier au confinement, les pirates informatiques sont loin d’être en quarantaine. Ils propagent leurs virus en surfant sur les peurs liées au Covid-19. Un mail reçu, d’un expéditeur inconnu et qui propose de cliquer sur une vidéo qui montre comment s’organisent les services de santé italiens dans la lutte contre l’épidémie. Un autre semblant émaner du ministère de la Santé fait télécharger un document dans lequel sont détaillées les mesures de sécurité à suivre pour se protéger. Quand on clique, le document à l’air tout à fait authentique. Il donne, effectivement, les consignes officielles, mais discrètement, il installe un malware sur l’ordinateur», écrit Thomas Casavecchia.

«Depuis le début de la crise du coronavirus, nous avons observé et reçu de nombreux signalements, explique Andries Bomans, porte-parole du Centre pour la cybersécurité Belgique (CCB). Cette dernière semaine, le nombre de tentatives de cyberattaques a énormément augmenté. On a par exemple constaté de nombreux envois de mails frauduleux qui proposent d’acheter des masques de protection ou des gels hydroalcooliques. Ces mails renvoient vers des sites malveillants sur lesquels l’internaute est invité à communiquer ses informations bancaires pour pouvoir passer à l’achat. Ou encore des ransomware cachés dans des pièces jointes de mail qui, une fois téléchargées, bloquent l’appareil et poussent l’utilisateur à payer une rançon pour le déverrouiller.

«Tant que le coronavirus fera la une de l’actualité, les cybercriminels continueront à l’exploiter pour escroquer les gens. Réfléchissez à deux fois avant de cliquer sur un lien», met en garde le Centre belge pour la cybersécurité, dans un communiqué, ce lundi. Mieux vaut rester prudent, donc, lorsque l’on reçoit un mail qui n’est ni sollicité ni attendu.

Ces attaques touchent donc les particuliers, mais risquent bien de s’étendre aux entreprises en raison de l’explosion du télétravail ces derniers jours. «Bien souvent, les travailleurs ont emporté leurs ordinateurs portables professionnels chez eux et pour de nombreuses PME, ce télétravail s’est bien souvent organisé dans l’urgence et sans forcément adopter de réseau virtuel privé (VPN) qui crypte les données de tous les appareils connectés, analyse Olivier Bertrand, Web solution architect chez Trend Micro, société qui développe des outils de sécurisation du cloud. Si ces ordinateurs sont généralement bien protégés lorsqu’ils sont connectés au réseau de l’entreprise, ils sont plus vulnérables une fois branchés à un réseau domestique. Il est très probable, qu’une fois la crise sanitaire terminée, bon nombre d’appareils discrètement infectés rentrent dans les entreprises et servent de porte d’entrée pour les pirates.

Heureusement, il existe des gestes barrières pour protéger ses appareils: «Le premier réflexe est de vérifier qu’on est équipé d’un antivirus et que ce dernier est bien à jour, explique Mathieu Lardinois, cofondateur de Skyforce qui propose des services de sécurisation informatique clé sur porte pour les PME. En fait, pour limiter les risques mieux vaut que toutes les applications soient bien mises à jour. Que ce soit le système d’exploitation comme Windows ou même les applications sur smartphone, ils doivent aussi être actualisés. Veiller à ce que ses programmes disposent de leur dernière version permet de s’assurer qu’ils bénéficient des dernières protections en date».

Il convient, en outre, de rester très attentif aux expéditeurs des mails reçus, surtout s’ils contiennent des pièces jointes ou des liens. «Le nom d’expéditeur ne suffit pas, mieux vaut vérifier l’adresse complète et s’assurer qu’elle est authentique. De bons mots de passe sont également nécessaires pour se protéger au maximum. Ces derniers doivent contenir au moins huit caractères, dont des chiffres et des caractères spéciaux».


La chloroquine, le médicament dont tout le monde parle

Cécile Thibert, journaliste au «Figaro», s'est intéressé aux réactions du monde médical concernant la chloroquine, présentée comme le remède mirable au coronavirus. «Son nom s’est répandu comme une traînée de poudre à travers le monde, jusqu’à arriver aux oreilles de Donald Trump, qui en a publiquement vanté les mérites jeudi dernier. La chloroquine, un médicament antipaludique ancien, est présentée comme un remède miracle contre la pneumonie provoquée par le Sras-CoV-2. En France, l’emballement est tel que des personnalités politiques et des pétitions en ligne réclament l’accès immédiat à ce traitement pour tous les malades. Hier, le maire de Nice, Christian Estrosi, testé positif au coronavirus, s’est même félicité sur Twitter que le traitement soit dorénavant mis à disposition des patients du CHU de Nice.», écrit la journaliste française.

Compte tenu de la situation, la tentation de se jeter sur n’importe quel traitement est grande. Mais en médecine, il ne faut pas crier victoire trop vite. «Pour le moment, il n’y a aucune preuve de l’efficacité de cette molécule sur la maladie, ni en prévention, ni comme traitement», rappelle le Dr Thierry Vial, responsable du centre de pharmacovigilance de Lyon. «Nous ne disposons que de données très préliminaires qui, certes, encouragent à poursuivre des essais cliniques, mais ne suffisent pas pour traiter systématiquement les malades graves.» Une position unanimement partagée par les scientifiques, français comme étrangers. «Face à l’urgence, il y a toujours l’envie de sauter des étapes. Mais on ne peut pas donner un traitement sans aucune base solide, surtout la chloroquine, qui n’est pas un médicament anodin», confirme le Pr Bernard Bégaud, pharmacologue à l’université de Bordeaux.

Tous les scientifiques jouent la carte de la prudence, sauf un. Le Pr Didier Raoult, directeur de l’Institut hospitalo-universitaire Méditerranée infection, n’a eu de cesse de vanter les mérites de la chloroquine et de son dérivé moins toxique, l’hydroxychloroquine, à contre-courant des autorités sanitaires qui n’envisageaient alors pas de les tester. Mais le Pr Raoult, nommé membre du conseil scientifique Covid-19 (avant de le quitter quelques jours plus tard), a tout de même obtenu le feu vert pour explorer cette piste. Dans un communiqué publié dimanche, il a annoncé le début du traitement de ses patients par l’association d’hydroxychloroquine et d’azithromycine, ainsi qu’un dépistage à toute personne «fébrile» se présentant.

Les résultats n’ont pas tardé à arriver. Le 17 mars, son étude, publiée dans une revue dont l’éditeur est l’un de ses collaborateurs à Marseille, semble montrer que l’hydroxychloroquine pourrait diminuer la proportion de patients porteurs du virus après 6 jours de traitements. En quelques heures, le document a fait le tour du monde, provoquant l’enthousiasme de certains. Mais de nombreux scientifiques n’ont pas tardé pas à débusquer ses limites. Trop petit nombre de patients (36), absence de certaines données clés (on ne connaît pas la charge virale pour les trois quarts des malades «contrôles» (12 sur 16) qui n’ont pas reçu le traitement), absence de randomisation, pas de groupe placebo… Aucun standard scientifique n’a manifestement été respecté. «La méthodologie de cette étude est médiocre», juge un médecin spécialiste des maladies infectieuses. «Jamais aucun pays au monde n’a accordé une autorisation de traitement sur la base d’une étude comme celle-ci», a pour sa part affirmé Olivier Véran, le ministre de la Santé.

Principale faille de l’étude: elle ne dit presque rien sur l’évolution clinique des malades. Elle ne s’intéresse qu’à la quantité de virus présent dans leur nez ou leur bouche. «Ce n’est pas le tout de montrer que ce médicament fait diminuer la charge virale: il faut aussi que cela ait un impact sur l’état du patient. Est-ce que le fait d’avoir moins de virus dans le nez bloque l’évolution de la maladie?», s’interroge le Pr Mathieu Molimard, chef du service de pharmacologie de Bordeaux. L’étude indique, par exemple, qu’un patient ayant reçu le traitement n’avait plus aucune charge virale la veille de son décès. Comme quoi, ce paramètre n’est peut-être pas le plus pertinent pour estimer l’efficacité du médicament. «Nous savons que certains patients ont une charge virale négative au niveau naso-pharyngé, mais que dans le même temps, ils peuvent avoir du virus dans les poumons», abonde le Pr Jean-François Timsit, chef du service de réanimation médicale et des malades infectieuses à l’hôpital Bichat, à Paris. L’équipe du Pr Raoult n’a pas fait de prélèvements dans les poumons.

Reste que la piste ne doit pas être dénigrée. Car ces molécules sont capables de bloquer la réplication du virus dans les cellules cultivées en laboratoire, mais aussi de moduler l’action du système immunitaire. «Chez certains patients, le virus entraîne une hyperactivation du système immunitaire qui peut être délétère», souligne le Pr Timsit.

Revue presse des journaux LENA: Le Figaro, Die Welt, Le Soir, El País, La Repubblica, Gazeta Wyborcza, Tages Anseiger, Tribune de Genève

Créé: 23.03.2020, 11h08

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