Comment Bachar el-Assad est redevenu incontournable

Quatre ans de guerre en SyrieLa guerre a déjà fait plus de 200 000 morts. Pour l’expert Fabrice Balanche, le régime est en train de gagner son bras de fer.

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C’était le 15 mars 2011: des manifestations réclamant une «Syrie sans tyrannie», encouragées par l’élan du Printemps arabe dans les pays voisins, étaient réprimées par les forces de l’ordre dans le centre de Damas. La date est retenue, de manière un peu discutée, comme le début de l’insurrection en Syrie.

Or, quatre ans plus tard, force est de constater que ceux qui entretenaient l’espoir de chasser le «tyran» Bachar el-Assad du pouvoir sont loin d’y parvenir. Le conflit affiche un bilan terrifiant: il a déjà fait 210 000 morts, il a poussé à la fuite, à l’intérieur ou à l’extérieur du pays, la moitié de la population et a offert un terrain d’implantation aux courants islamistes les plus radicaux. Non seulement le régime de fer n’a pas plié, mais il reconquiert également des territoires, et il a tous les atouts en main pour se maintenir en vie. Analyse avec Fabrice Balanche, directeur du Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (Gremmo), à Lyon, et spécialiste de la Syrie.

Qui contrôle la Syrie?

Il y a encore deux ans, la carte de la Syrie montrait d’importants pans de territoire gagnés par différentes factions regroupées sous le sceau de l’Armée libre syrienne et diplomatiquement soutenues par les Occidentaux et leurs alliés arabes. Aujourd’hui, cette rébellion «occidentalo-compatible» a vu ses possessions se réduire comme peau de chagrin, n’étant plus guère présente que dans le sud du pays. «Dès lors que l’Occident et ses alliés ont définitivement renoncé à lui apporter une aide militaire, l’Armée libre syrienne n’avait plus aucune chance de tenir ses positions. »Le tournant se situe lors du compromis russo-américain trouvé autour de l’élimination de l’arsenal chimique syrien», rappelle Fabrice Balanche. Quant à la stratégie des Etats-Unis consistant à former hors sol une force d’opposition compatible, projet dans lequel a été engagé un demi-milliard de dollars, personne n’y croit, ni les opposants syriens ni même ceux qui l’ont mis en place.

La garantie Assad

Dans ce contexte, les mouvances les plus radicales, le Front Al-Nosra, affilié à Al-Qaida, présent au nord-ouest, et le groupe Etat islamique (Daech), arrivé depuis l’Irak à l’est, n’ont cessé de gagner en influence. «Du côté du groupe Etat islamique, le plan consiste maintenant à attendre patiemment que le régime et Al-Nosra s’affaiblissent mutuellement pour avancer vers l’ouest. Mais il ne faut pas surestimer son potentiel: certes, son territoire s’est géographiquement étendu, les frappes américaines ont renforcé sa capacité à rallier des militants, mais Daech contrôle des régions pour une bonne part désertiques, soit pas plus de 15% de la population syrienne. Tandis que le régime, qui domine la «Syrie utile», économiquement productive, contrôle 65% de la population.»

Ces constats chiffrés importent, car ils correspondent à une stratégie parfaitement imaginée par le clan au pouvoir. «Il y a deux ans, le régime s’est replié dans ses bastions pour mieux organiser la contre-insurrection. Celle-ci, dans sa dimension psychologique, consiste à ramener les populations à soi, à marteler que la sécurité n’existe que dans les régions sous contrôle du gouvernement. Et c’est un fait: dans les zones rebelles non tenues par Daech, il n’y a plus de ressources, plus d’Etat, plus aucune stabilité; la population même hostile à Bachar el-Assad n’en peut plus», relève l’expert. La stratégie paie: «La grande majorité des déplacés internes, qui représentent déjà 6,8 millions de personnes, se réfugie là où les institutions sont encore debout, c’est-à-dire du côté d’Assad.»

Daech, ce cher ennemi

Ce repli temporaire a aussi permis à Assad de rassembler ses soldats, plutôt que de les laisser s’éparpiller sur plusieurs fronts, avec le risque qu’ils ne quittent le navire. Le plan de reconquête militaire consiste désormais à se débarrasser d’abord des rebelles modérés soutenus par l’étranger, présents au sud, puis d’Al-Nosra, et à laisser sciemment le groupe Etat islamique se déployer à l’est. «Bachar el-Assad fait peu contre Daech dans le but de se construire une posture de seul rempart possible contre le terrorisme islamiste. Et cela fonctionne plutôt rapidement: nombre de signes montrent que les Occidentaux et même les pays arabes sont en train de rétablir le dialogue avec Bachar el-Assad. En France, les attentats ont changé radicalement la donne. La Tunisie a à nouveau une représentation dans la capitale syrienne, Damas a même rouvert une ambassade au Koweït.»

Les Etats-Unis, même s’ils ne veulent pas fléchir devant les Russes et l’Iran, alliés d’Assad, ne sont guère en deçà de ce repositionnement. «Leurs principaux objectifs ont été revus pour se fixer sur la lutte contre Daech et les mouvements radicaux, ainsi que sur la préservation des institutions syriennes. Le départ d’Assad n’est clairement plus une option souhaitable. Même si Washington prône encore l’isolement du régime, on se retrouve quasi dans une collaboration de fait», poursuit Fabrice Balanche. Après quatre ans de conflit, de barbarie de part et d’autre, il est difficile de l’admettre pour tous les gouvernements qui ont œuvré de façon très modérée pour la chute du régime: mais désormais, «toutes les voies de sortie de crise passent inévitablement par la case Bachar el-Assad. Sans cela, tout le monde le sait: le conflit ne peut que se durcir et aggraver encore la crise humanitaire.»

En savoir plus: «Quatre années de conflit en Syrie, un désastre humanitaire». Colloque du Gremmo, le lundi 16 mars à Lyon. Infos sur www.gremmo.mom.fr

Créé: 12.03.2015, 18h27

Les chiffres du désastre

Pas moins de 210 000 morts, 840 000 blessés, 6,5 millions de déplacés à l’intérieur du pays et près de 5 millions de Syriens en exil. C’est le terrible bilan de quatre ans de guerre, alors que les civils continuent de subir violences et privations. Aujourd’hui, 80% des Syriens vivent en dessous du seuil de pauvreté. Leur espérance de vie s’est réduite de vingt ans, de 75 ans à 55 ans, selon l’ONG Syrian Centre Policy Research, soutenue par le Programme de développement de l’ONU. Le pays, plutôt prospère avant 2011, pointe au 173e rang sur 187 pays sur l’échelle de l’indice du développement humain. 50% des enfants sont privés d’école. Des images satellites nocturnes publiées hier montrent que le pays est plongé dans le noir, faute d’électricité. L’économie a perdu 200 milliards de dollars depuis le début du conflit, avec des inégalités criantes entre les populations, les parties en conflit faisant de la captation des ressources une arme de guerre. Les engagements internationaux les plus élémentaires sont en faillite: 5,6 millions d’enfants ont besoin d’aide humanitaire, 31% de plus qu’en 2013.

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