«Cette centrale nucléaire flottante est une menace»

RussieSes réacteurs vont fournir de l’énergie aux régions isolées de Sibérie. Et servir à développer l’extraction de ressources fossiles.

L’«Akademik Lomonosov», la première centrale nucléaire flottante, a quitté les chantiers navals de Saint-Pétersbourg.

L’«Akademik Lomonosov», la première centrale nucléaire flottante, a quitté les chantiers navals de Saint-Pétersbourg. Image: EPA

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Prouesse technologique pour les Russes, catastrophe écologique annoncée pour Greenpeace. La première centrale nucléaire flottante du monde, baptisée l’Akademik Lomonosov, a quitté les chantiers navals de Saint-Pétersbourg, direction Mourmansk, où elle sera chargée en uranium 235 puis testée, avant de rejoindre sa destination finale, le port sibérien de Pevek, courant 2019. Ses réacteurs mobiles miniaturisés sont officiellement voués à approvisionner en énergie des villes isolées. Mais ils serviront aussi à alimenter les plateformes pétrolières et gazières, et à développer l’extraction de ressources fossiles de la zone arctique russe. Pour Greenpeace, qui dénonce le projet, ce «Tchernobyl flottant» représente une menace de plus pour un environnement fragile, déjà sous pression en raison du changement climatique.

Né de l’accident du «Koursk»

C’est avec soulagement que les cinq millions d’habitants de la capitale des tsars ont vu le fleuron du nucléaire russe prendre le large le 28 avril avec ses remorqueurs. Les écologistes, qui pointent notamment la vulnérabilité de l’Akademik Lomonosov aux intempéries, ont obtenu avec les pays voisins de la Baltique que le chargement en combustible et les essais ne soient pas réalisés à Saint-Pétersbourg, mais à 1500 km de là.

L’agence d’État Rosatom, contrôlant toute l’industrie nucléaire russe, à l’origine de ce projet, assure que cette centrale de 144 mètres de long sur 30 de large, embarquant deux réacteurs KLT-40S de 35 MW, semblables aux unités qui alimentent les brise-glace et les sous-marins nucléaires, est parfaitement sûre. Pour preuve, expliquent les concepteurs, ce système a été imaginé suite à l’accident d’un submersible en 2000, en mer de Barents. Après une série d’explosions, le Koursk a sombré avec ses 118 hommes d’équipage, mais le réacteur a été retrouvé intact, prêt à reprendre du service… Aucun risque donc selon Moscou, qui ne compte pas en rester à ce prototype.

Vulnérables aux tempêtes

«L’Akademik Lomonosov suscite de nombreuses inquiétudes», expliquent Jan Haverkamp, expert nucléaire pour Greenpeace Europe centrale et orientale, joint à bord du Beluga II, le bateau appartenant à l’association écologiste qui navigue aux côtés de l’unité atomique mobile depuis le 3 mai. «Ce type de centrale flottante est vulnérable aux tempêtes et aux tsunamis. Avec sa coque à fond plat et son absence de propulsion autonome, c’est comme si on équilibrait une centrale sur une palette et qu’on la laissait dériver dans les eaux les plus agitées du monde.»

Par ailleurs, poursuit le spécialiste, «cette centrale n’est pas soumise aux tests et aux protocoles de sécurité obligatoires pour les centrales terrestres de nouvelle génération». Comme pour tous les projets nucléaires, «une évaluation des risques a été effectuée, mais les résultats ne sont pas publics. Nous ne pouvons donc pas juger de leur qualité. La portée de ces tests est limitée et dispose d’une grande marge d’incertitude», estime le chercheur, qui appelle les autorités russes «à une surveillance complète et indépendante du transport, des essais et de l’exploitation de cette centrale». Ce d’autant plus que Rosatom a l’ambition de produire ces «catastrophes flottantes» en série, précise l’activiste.

Gros potentiel économique

D’une puissance électrique 20 fois inférieure à celle des installations terrestres, l’Akademik Lomonosov pourra alimenter une ville de 100 000 habitants. Or Pevek ne compte que 5000 âmes… En revanche, cette petite bourgade du district autonome de la Tchoukotka est le principal port sur le fameux passage du nord-est reliant l’océan Atlantique et l’océan Pacifique.

«Nous pensons que s’ils amènent une telle capacité de production dans l’Arctique, c’est pour mettre en place de nouvelles activités industrielles», ajoute Mathias Schlegel, porte-parole climat et énergie de Greenpeace Suisse. «Le réchauffement climatique aidant, cette énergie permettra aux Russes de développer l’exploitation des hydrocarbures et des gisements miniers», explique-t-il.

Vrai. Et Vladimir Poutine ne s’en cache pas. Au printemps 2017, le patron du Kremlin se réjouissait publiquement de la fonte de la banquise, qui allait faciliter la navigation et l’extraction des ressources naturelles du Grand-Nord, région au «potentiel économique colossal», avait-il précisé.

En effet, la zone polaire, qui, contrairement à l’Antarctique, n’est pas sanctuarisée, concentrerait un quart des réserves de pétrole et de gaz encore inexploitées de la planète, selon l’Observatoire de la politique et de la sécurité de l’Arctique. Et la plupart de ces richesses se trouvent sous juridiction nationale russe. Une véritable poule aux œufs d’or pour Moscou.

(TDG)

Créé: 10.05.2018, 17h43

Un secteur énergétique en plein essor

Trente-deux ans après Tchernobyl, le nucléaire civil russe est en plein essor, explique Teva Meyer, chercheur en géographie à l’École normale supérieure de Lyon.

Ces centrales flottantes font-elles partie d’une stratégie d’expansion?
Absolument, elles sont d’ailleurs presque exclusivement destinées à alimenter les régions enclavées en Arctique et en Extrême-Orient. L’objectif est de remplacer les centrales existantes et de pouvoir ouvrir des nouveaux fronts d’exploitation d’hydrocarbures. Elles pourraient aussi alimenter des bases militaires.

Est-ce que Moscou cherche à exporter sa technologie?
Moscou est en discussion avec de nombreux pays émergents. Comme la Chine, il ambitionne de développer le marché des petits réacteurs modulaires de faible puissance (SMR), du type de ceux qui équipent l’Akademik Lomonosov. Sur le plan économique, le but est de s’assurer un marché de la maintenance de ses centrales.

La Russie a-t-elle beaucoup de réserves d’uranium?
Pas suffisamment pour répondre à la demande. Mais Rosatom a une politique très agressive pour exploiter des mines d’uranium à l’étranger. La Russie fait partie du peu de pays au monde disposant de l’ensemble de la chaîne de processus pour passer du minerai au combustible utilisable pour une centrale.

Quels sont les objectifs de Moscou en matière de nucléaire civil?
Actuellement, le nucléaire ne représente que 18,4% de la production d’électricité russe. Le but est de mener cette part du nucléaire à 45% en 2050 et à près de 80% en 2100.

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