«La Suisse partage la vision du président chinois Xi Jinping de relier les continents»

DiplomatieBerne veut aider à encadrer les projets de nouvelles routes de la soie. Pour Ueli Maurer, prospérité et valeurs suisses vont de paire

Tapis rouge pour Ueli Maurer qui passe en revue la troupe avec Xi Jinping sous le regard du président Mao tout au fond de l’image.

Tapis rouge pour Ueli Maurer qui passe en revue la troupe avec Xi Jinping sous le regard du président Mao tout au fond de l’image. Image: Keystone

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C’est une visite d’État historique qu’Ueli Maurer achève en Chine. Avec le président de la Confédération, Pékin a trouvé un partenaire pour redonner un certain lustre à son titanesque projet de «nouvelles routes de la soie». Car ces investissements visant à développer les infrastructures routières ou ferroviaires dans les pays de transit jusqu’en Europe sont sous le feu des critiques: projets imposés aux conditions chinoises, absence d’égard pour les droits humains et l’environnement. Lundi, Xi Jinping et Ueli Maurer ont approuvé une déclaration censée encadrer les projets dans ces États traversés par les nouvelles routes de la soie.

Vous avez rencontré le président de la plus grande puissance communiste du monde. Qu’en retenez-vous?

Je vois, entre Suisse et Chine, une coopération sur cent quarante ans, dont septante ans sont derrière nous (ndlr: depuis l’ouverture des relations diplomatiques), et septante devant nous. Le président Xi m’a fait part, lors d’une conversation très ouverte, des difficultés de son pays, qui est sur le point de devenir une puissance mondiale, mais qui affronte de forts écarts de développement entre provinces.

Que contient la déclaration d’intention avec Pékin?

Elle est radicalement différente de celle signée entre la Chine et l’Italie il y a quelques semaines. Celle-ci cherchait à renforcer les investissements chinois dans la péninsule, tandis que la nôtre vise à consolider les bases de la coopération bilatérale dans les pays tiers qui sont parcourus par les nouvelles routes de la soie. Nous avons décidé de créer deux plateformes constituées de représentants d’organes publics et d’intérêts privés, dont l’une au moins sera établie à Genève. Elles serviront pour l’une à vérifier la bonne gouvernance des projets en cours, la gestion des emprunts, du capital engagé, des remboursements. L’autre servira aux échanges techniques entre professionnels.

Avez-vous discuté de protection des investissements?

Ce point est déjà couvert par notre accord bilatéral de libre-échange. Par contre, ce qu’il faut protéger ici, c’est la propriété intellectuelle, celle des services et des technologies que nous amenons sur ces chantiers dans les pays tiers. Sinon, nous n’investirons pas. C’est un problème mondial et pas seulement chinois, la protection des services et inventions n’est pas assez encadrée, que ce soit le travail de l’ingénieur, ou les logiciels des technologies de l’information. C’est un grand défi.

Est-ce que les banques suisses seront plus présentes en Chine et réciproquement

Si deux ou trois nouvelles banques commerciales chinoises viennent s’installer chez nous, elles seront les bienvenues. Dans l’autre sens, je ne crois pas qu’on verra une banque suisse aller seule sur un projet des nouvelles routes de la soie. Elles préféreront sans doute réunir des fonds plus importants, en partenariat avec des banques chinoises, afin de partager les risques. Mais l’avenir le dira: ce sont les risques du métier… Ce que nous tentons de faire, c’est d’établir des règlements cadres permettant d’assurer la transparence sur la qualité des projets et la gestion des fonds. Cela dit, les milieux financiers internationaux vont définir leurs propres procédures. Vous avez, réunis ici, 56 pays associés dans ces projets, que ce soit pour acheter un navire ou construire un pont: leurs économies réunies sont bien plus grandes que la Chine seule!

Comment, concrètement, la Confédération profitera-t-elle de ces routes de la soie?

La bonne question serait peut-être de demander: «Où pouvons-nous aider?» Nous ne sommes pas un pays uniquement dirigé par le profit, nous avons une longue tradition humanitaire. Même en tant que nation neutre, nous sommes portés à rechercher le progrès pour les sociétés devant profiter de ces infrastructures. Bien sûr, la Suisse en tirera profit, si par cette vague de projets l’économie mondiale continue à progresser. Face à ces nouvelles routes de la soie, nous continuons sur la voie que nous avons suivie depuis des siècles: tenter d’apporter la prospérité dans le monde, selon les valeurs de la Suisse. Ce sont peut-être de grands mots… Disons qu’avec notre savoir-faire, en toute humilité, nous essayons d’apporter à la Terre notre expérience. Et si nous avions visé le profit, nous aurions négocié un autre genre de contrat.

Les droits de l’homme se sont fortement dégradés ces dernières années en Chine. Avez-vous abordé le sujet?

Bien sûr, c’est un thème important pour la délégation suisse, et il figure en bonne place dans notre communiqué final. Je suis convaincu que le leadership chinois est conscient d’avoir un retard à rattraper. Mais nous devons aussi prendre en compte les progrès qui ont été réalisés. Durant les trente dernières années, ils ont tiré 500 millions de personnes de la misère. Je ne suis pas en état de juger si la situation des droits de l’homme s’est dégradée autant que cela: je ne suis pas suffisamment informé!

Et si d’ici cinq ans, nous constatons que la démocratie en Chine n’a pas avancé, la Suisse se retirera-t-elle?

Il ne s’agit pas ici de la Chine, mais de tous les pays de transit. Azerbaïdjan, Ouzbékistan, ex-républiques soviétiques. Avec ces routes et ces voies ferrées, dans vingt, trente ou cinquante ans, ces sociétés se porteront mieux. La Suisse partage la vision du président Xi Jinping de relier les continents. Cela prendra du temps – mais si on ne commence pas un jour, on ne réalisera rien… Il se trouve que plus de la moitié des pays concernés sont corrompus. Mais est-ce que la Suisse ne peut pas s’engager ici pour offrir son expérience de gestion financière et limiter les risques? Nous avons bonne réputation dans ce domaine. Et si nous attendons d’avoir de bons droits de l’homme pour y aller, nous pourrions attendre des siècles!

Les projets des firmes chinoises dans ces pays ne respectent pas forcément les droits sociaux ni l’environnement.

On en revient toujours à la question primordiale: face aux dérives toujours possibles du projet chinois, est-ce que nous, Suisses, devons fermer notre porte et dire: «Faites ça sans nous», ou au contraire leur tendre la main pour leur offrir notre expertise et tenter d’améliorer les choses? Nous avons décidé de soutenir les Chinois, ce qui nous rend plus crédibles. En même temps, quand on parle de projets d’environnement, la Chine est un pays encore très en retard, et la coopération dans laquelle nous nous lançons prendra des décennies avant de donner des résultats… Cela dit, la Suisse ne participe pas directement: les projets seront portés par des fonds d’investissement. Ce que la Suisse cherche à faire, c’est de convenir avec la Chine de règles et de normes permettant à ces entreprises de s’engager dans tel ou tel projet en toute confiance.

En venant à Pékin, ne craignez-vous pas une réaction négative des États-Unis, parce que la Suisse aura pris parti dans le conflit commercial qui les oppose à la Chine?

La Suisse s’est toujours comportée de façon indépendante… Je ne crois pas que les États-Unis trouveront à redire à ce que la petite Suisse vienne en soutien technique à ces routes de la soie. En outre, il est probable que le conflit en question sera terminé avant l’an prochain – le problème ne se posera plus.

Créé: 29.04.2019, 20h29

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