Le siège du campus de Hong Kong se poursuit

ContestationLes manifestants cernés ne sortent qu’au compte-goutte, le plus souvent pour être arrêtés, au désespoir de leurs proches

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Miss Chan est une de ces employées de bureau bon chic, bon genre en tailleur qui file habituellement à toute allure sous les tentacules de béton de Hong Kong. Mais aujourd’hui, cette jeune femme de 24 ans a passé la journée entière debout, au même endroit, à fixer un cordon de police, retenant les larmes de ses yeux. «J’attends juste qu’une membre de ma famille sorte. Je prie pour qu’elle soit en sécurité…» Sa gorge se noue, elle marque une pause. «C’est difficile d’en parler.»

Face à elle, une des rues barrées qui mènent à Université polytechnique de Hong Kong (PolyU), campus de sciences appliquées assiégé par la police antiémeute depuis ce week-end. Dans cette allée commerçante désormais bloquée, à moitié déserte à cause des troubles, Miss Chan a rejoint un petit groupe de parents et de proches de manifestants, qui attendent désespérément que fils, fille, frère, sœur, petite-amie ou copain sortent sains et saufs. Un site stratégique

La semaine passée, les manifestants hongkongais, principalement des étudiants, ont envahi les campus de la ville pour protester contre les violences policières et l’emprise croissante de Pékin dans la cité autonome du sud de la Chine. Chassés des autres universités, ils se sont retranchés sur les positions élevées que leur offrait la PolyU, un imposant complexe de tours en brique. Surélevées sur une dalle labyrinthique, ses entrées et ses terrasses sont hérissées de barricades de chaos, de parapluies et de parasols. Le site est stratégique. Il a permis de bloquer le tunnel voisin reliant l’île de Hong Kong au continent.

Le département de police a donc employé les grands moyens pour s’y frayer un chemin, dont de l’équipement lourd acheté en France. Les lances à liquide lacrymogène sont par exemple fournies par une société bretonne, Armoric Holding. Et les charges ont été menées par des véhicules blindés, les Mercedes-Benz Unimog U5000, aux blindages conçus par une société d’équipement française, Centigon. Basée elle-aussi en Bretagne, à Lamballe, cette dernière a été rachetée en 2015 par le géant de l’automobile chinois Dongfeng.

Cette armada n’a pas permis aux forces de l’ordre de pénétrer la fac. Dans la nuit de dimanche à lundi, une pluie de projectiles et de cocktails Molotov a repoussé l’assaut des policiers. Les assiégés sont même parvenus à carboniser un Unimog. Mais depuis, l’encerclement est complet. Les occupants ont été sommés de se rendre. Certaines équipes de secouristes et des journalistes qui évacuaient les lieux ont aussi été arrêtées.

Lundi, le mouvement contestataire a donc multiplié les actions dans les quartiers autour du siège, pour harceler la police et faire diversion. Profitant du chaos, les assiégés ont tenté des évasions spectaculaires. Certains, descendus en rappel depuis les murailles de brique du campus, ont eu de la chance et ont pu s’enfuir en sautant sur les scooters d’amis venus les chercher. D’autres sont descendus dans les égouts. Mauvaise idée: l’air y était irrespirable, des équipes de secours ont dû venir les extraire, avant leur arrestation. Des équipes de la Croix-Rouge hongkongaise et de pompiers ont finalement été autorisées à pénétrer PolyU mardi pour en évacuer des blessés. 354 personnes ont été hospitalisées, d’après l’autorité des hôpitaux de Hong Kong.

Selon le bilan communiqué par la police en conférence de presse, entre les redditions, les évasions ratées et les rafles sur les actions faisant diversion, environ 1100 manifestants ont été arrêtés dans la journée de lundi, record absolu pour un seul jour en 2019 à Hong Kong. À elle seule, cette journée aura ainsi fait largement franchir le seuil de 5000 personnes arrêtées depuis le début du mouvement en juin.

Jusqu’à 10 ans de prison

À l’intérieur de PolyU, ils ne seraient donc plus qu’une centaine. «J’ai très peur qu’elle aille en prison», reprend Miss Chan à propos de celle qu’elle attend. «Les manifestants risquent 10 ans de prison pour émeute. C’est une très longue peine pour une gamine!» L’aînée soutient le mouvement, comme une majorité des Hongkongais, mais elle participe seulement à des rassemblements pacifiques. Sa petite sœur, étudiante de 18 ans à l’Université municipale de Hong Kong, a glissé, elle, vers des actions toujours plus radicales.

«Je l’ai suppliée de ne pas aller à PolyU. Je savais que c’était dangereux. Mais je ne pouvais pas l’en empêcher, c’est une adulte. Nous sommes restées en contact par messages. Je lui ai dit de quitter l’université, mais elle ne voulait pas, elle voulait rester avec ses camarades.» Une fois de plus, la grande sœur peine à poursuivre, se ressaisit. «Elle a été légèrement blessée, elle a froid, elle a faim, il ne reste plus rien à manger dedans. Elle a tenté de s’évader, mais elle n’y est pas parvenue. Désormais c’est impossible.»

L’émotion soudain cède à la colère. «Je la comprends. Au bout d’un moment, on sent que les moyens pacifiques ne marchent plus.» Mais après cette répression, n’est-il pas temps d’arrêter? «Non», répond sèchement la jeune femme d’ordinaire bien sous tous rapports. «Il faut que Carrie Lam (ndlr: la cheffe de l’Exécutif hongkongais) démissionne et qu’une enquête indépendante soit menée sur les violences policières.»


La «tactique du salami» des autorités chinoises

D’un côté, il y a les manifestants, qui n’hésitent pas à brandir le spectre de Tian’anmen, parlant à tout bout de champ de «massacre», de «génocide» ou de «crise humanitaire», montant en épingle le moindre incident. De l’autre, il y a les menaces à peine voilées de Pékin et les ultimatums sans merci de la police hongkongaise. Tous les médias ont par exemple relevé, le 15 novembre, la remarque du président chinois, Xi Jinping, sur les «violences criminelles» des protestataires hongkongais, qui «remettent gravement en cause le principe «un pays, deux systèmes» – autrement dit l’autonomie de Hong Kong. De même, les dépêches ont plu, dimanche 17, au paroxysme du siège de PolyU, quand le porte-parole de la police hongkongaise, Louis Lau, a affirmé que face aux cocktails Molotov et aux flèches des «émeutiers», les forces de l’ordre n’auraient pas d’autre choix que de répliquer «à balles réelles». Ou quand cette même police a annoncé que tous ceux qui resteraient sur le campus seraient jugés pour émeute, risquant 10 ans ferme.

Mais si ces rhétoriques outrancières ont tendance à enflammer la Toile, la réalité sur le terrain est beaucoup plus complexe. Rares sont ceux qui croient à une fin brusque et sanglante, comme en 1989 à Pékin. Les activistes parlent plutôt de «tactique du salami», selon une expression popularisée par Joshua Wong, la figure de proue de la révolution des parapluies de 2014. La tactique des autorités serait de grignoter par petites tranches les limites fixées par le droit et les usages policés de cette ancienne colonie britannique. Petit à petit, en six mois, des seuils critiques ont été franchis: arrestations arbitraires en masse, usage massif de gaz lacrymogènes, passages à tabac et viols dans des commissariats, tirs à balles réelles, disparitions forcées en Chine continentale… C’est la rupture de ces digues qui alarme les Hongkongais, élevés dans un système de droit basé sur l’habeas corpus, très éloigné des pratiques ordinaires dans les régimes autoritaires. J.A.

Créé: 19.11.2019, 22h28

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