Ekrem Imamoglu, maire déchu d’Istanbul, résiste à Erdogan

TurquieL’opposant n’aura été maire de la plus grande ville du pays que durant 18 jours avant que le scrutin soit invalidé. Rencontre.

«La démocratie nécessite de la persévérance. Le peuple de Turquie croit en la démocratie, aussi nous devons nous représenter», affirme Ekrem Imamoglu.

«La démocratie nécessite de la persévérance. Le peuple de Turquie croit en la démocratie, aussi nous devons nous représenter», affirme Ekrem Imamoglu. Image: Keystone

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Personne ne l’avait vu venir, pourtant Ekrem Imamoglu, candidat de l’opposition aux élections municipales d’Istanbul, pourrait bien durablement affaiblir Recep Tayyip Erdogan et son Parti de la justice et du développement – AKP, au pouvoir depuis 2002. Istanbul, fief politique du président, est l’objet d’une bataille déterminante pour l’avenir démocratique de la Turquie. La capitale économique du pays est le cœur du système clientéliste à la base de la vie politique turque et qui alimente les cercles proches des dirigeants de l’AKP.

Lorsqu’il nous reçoit dans son bureau, l’homme a l’air décontracté malgré la pression d’être devenu le premier opposant à Erdogan. Sans cravate, vif, clair, Imamoglu revisite les jours les plus intenses de sa vie. Élu le 31 mars avec 13 000 voix d’avances, il n’a pu gouverner la métropole que dix-huit jours jusqu’à ce que le Haut Conseil électoral décide, lundi dernier, d’annuler les résultats du scrutin et de lui retirer son mandat. La raison: certains présidents de bureaux de vote n’étaient pas des fonctionnaires, contrairement à ce que stipule la loi. Sur les quatre votes que compose le scrutin municipal, il n’y a que l’élection du maire – seul siège perdu par l’AKP – qui a été annulée. Elle se tiendra à nouveau le 23 juin.

Les arrangements de l’AKP

L’une des raisons qui aurait motivé Erdogan à demander l’annulation du scrutin est le grand déballage des arrangements financiers qui ont marqué la gestion de la ville par l’AKP. Avec un budget consolidé de 60 milliards de lires (10 milliards de francs), géré dans l’opacité la plus complète, les bilans comptables de la Municipalité et des entreprises rattachées sont une arme électorale pour Imamoglu. «En dix-huit jours, je n’ai pas pu regarder chaque entreprise. Nous ne sommes pas vraiment au fait de tout. Nous avons des indices. Nous présenterons tout ceci de façon transparente à la société», assure-t-il à ce journal dans ses bureaux de la mairie de l’arrondissement de Beylikdüzü, dont il a été maire de 2014 à 2019. «Nous avons identifié que la majorité du personnel de direction de la métropole agissait en fonction d’objectifs politiques, selon certains intérêts», continue-t-il.

Parmi les révélations déjà faites, on trouve des logements et véhicules de fonction à profusion ainsi que des donations à des organisations proches de l’AKP. Celles-ci se chiffrent en centaines de millions de lires. «Ce qui est important, c’est que le budget a été dilapidé au bénéfice du luxe et du confort de certains. Une fois que nous aurons pris nos fonctions, nous pourrons expliquer plus concrètement ce système», résume Imamoglu.

Ne pas attaquer Erdogan

Depuis l’annonce de sa candidature au début de 2019, Imamoglu se garde bien d’attaquer personnellement ses adversaires. «Erdogan a fait de cette élection un vote entre lui et l’opposition. Celle-ci a donc choisi d’insister sur le fait que le départ d’Erdogan n’est pas l’enjeu, en mettant en avant le caractère local de ce scrutin», explique Deniz Yildirim, politologue et éditorialiste au quotidien d’opposition «Cumhuriyet».

Objectif transparence

L’objectif d’Imamoglu de substituer au système opaque en place une gestion transparente et démocratique de la Municipalité attire les électeurs. De même sa bonhomie, sa piété affichée, sa proximité et ses origines modestes et conservatrices – il est né à Trabzon, sur la mer Noire – en font le candidat idéal pour rassembler au-delà de la base de son parti, le CHP, qui souffre d’une image élitiste.

Pendant dix-huit jours aux affaires, Imamoglu a pu donner un avant-goût de son style en diffusant notamment les conseils municipaux en direct. Des centaines de milliers de spectateurs y ont assisté. «Ça montre que la société veut la transparence», explique-t-il. Une façon aussi de donner à voir le comportement de l’AKP, majoritaire au conseil. Imamoglu souhaite gérer la ville en partenariat avec tous les corps sociaux. «Avec les milieux d’affaires, nous allons régler le problème du chômage à Istanbul», détaille-t-il, se référant à une des préoccupations pressantes des Stambouliotes.

«Volonté de démocratie»

Mais avant de pouvoir appliquer sa «révolution démocratique», Imamoglu doit d’abord l’emporter une nouvelle fois le 23 juin. Erdogan et l’AKP ne peuvent se permettre une nouvelle défaite et mobiliseront tous les moyens à leur disposition pour arracher la victoire. Imamoglu se dit confiant. «La démocratie nécessite de la persévérance. Le peuple de Turquie croit en la démocratie, aussi nous devons nous représenter.»

Il a d’ores et déjà réussi le pari de faire croire à nouveau aux électeurs, notamment les jeunes, en l’utilité et la nécessité du vote. Certains le voient déjà candidat à la présidentielle de 2023. Lui se contente de dire qu’il ne veut pas «laisser une petite partie de la Turquie retirer à des millions de personnes leur volonté de démocratie».

Créé: 12.05.2019, 22h05

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