En Chine, les tueries de masse ciblent des enfants

CriminalitéLes attaques contre des écoles se multiplient. À l’origine de ce phénomène, l’extrême tension sociale qui règne dans le pays.

Sur les douze derniers mois, on recense plusieurs agressions visant des établissements scolaires et des enfants en Chine.

Sur les douze derniers mois, on recense plusieurs agressions visant des établissements scolaires et des enfants en Chine. Image: Reuters / Archives

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Carnage. Mardi 8 h 35. Un homme escalade le mur d’enceinte d’un jardin d’enfants de la ville de Kaiyuan. Il fait irruption dans la classe puis asperge élèves et enseignants de soude caustique. Bilan: 51 blessés, dont deux graves. Le suspect est arrêté moins d’une heure après. Selon les autorités, l’agresseur de 23 ans souffre d’un «déséquilibre psychologique» lié au divorce de ses parents. En Chine, les attaques visant des établissements scolaires et donc des enfants sont loin d’être d’exceptionnelles. Rien que sur les douze derniers mois, on recense plusieurs agressions de ce type.

Dynamite, acide, poison, soude caustique

Au début de septembre, jour de rentrée scolaire, huit écoliers sont poignardés à mort dans un village du centre du pays par un homme de 40 ans. En avril, un enseignant verse du nitrite de sodium dans la bouillie servie aux élèves d’une maternelle pour le petit-déjeuner. Vingt-trois d’entre eux se retrouvent aux urgences. Trois mois plus tôt, un homme blesse 20 enfants à coups de marteau dans une école de Pékin.

En novembre, un chômeur aux pensées suicidaires tue cinq écoliers et en blesse 19 autres au volant de sa voiture. Le lendemain, dans la même province du Yunnan, un jeune de 20 ans tue un étudiant et en blesse neuf dans une école technique. À la fin d’octobre, c’est une femme de 39 ans armée d’un couteau de cuisine qui s’acharne sur une quinzaine d’enfants en bas âge dans un établissement de Chongqing.

«Et vous ne savez pas tout, la presse est censurée et on ne connaît qu’une toute petite partie de la réalité chinoise», estime la sinologue française Marie Holzman, pour qui la multiplication de ces drames, les cibles et les méthodes utilisées «résultent d’un faisceau de circonstances».

La première, détaille la spécialiste de la Chine contemporaine, est que les Chinois n’ont pas le droit de détenir des armes à feu. «Ils ne peuvent donc utiliser que des objets de la vie courante et en particulier des outils ou produits utilisés dans l’agriculture.» Dynamite, acide, soude caustique, longs couteaux ou poisons sont monnaie courante pour commettre l’indicible, précise-t-elle. Voilà qui explique les moyens plutôt surprenants employés par ces meurtriers.

«L’enfant est un trésor»

Mais pourquoi viser particulièrement les enfants? «Avec la politique de l’enfant unique, l’enfant est devenu un trésor, poursuit Marie Holzman. Et ce dans tous les sens du terme, les Chinois sont très pragmatiques. Les parents passent un marché avec leur enfant dès le plus jeune âge. Je te donne le meilleur aujourd’hui afin que tu réussisses dans la vie pour que tu t’occupes de moi plus tard.» La cible ne serait donc pas anodine. «L’individu qui veut faire du mal va s’attaquer à plus faible que lui et au plus précieux.» Autrement dit, en s’attaquant aux enfants, il s’attaque aussi directement à l’avenir de leurs parents.

Assurance vieillesse

La politique de l’enfant unique lancée en 1979 a été assouplie en 2015 «parce que les Chinois se sont rendu compte que la Chine était devenue vieille avant de devenir riche. Ce qui est très angoissant. Si l’enfant n’a pas assez d’argent, qui va s’occuper des parents? Désormais, le mot d’ordre est donc deux enfants par couple», rappelle la sinologue. Soit, «mais les Chinois ne veulent plus en faire parce que ça coûte trop cher. Élever un enfant, c’est la ruine, en élever deux, c’est impossible.»

Et d’ajouter que «les enfants sont tellement précieux qu’ils sont devenus en quelque sorte une monnaie d’échange. Il y a énormément de kidnappings, ce qui pousse parfois des artisans et des commerçants à enchaîner leurs petits à côté d’eux pour être sûr qu’ils ne seront pas enlevés par un passant», précise-t-elle.

Détresse psychiatrique

Autre facteur important, la plupart des criminels interpellés présentent des troubles psychiques. Selon des études publiées en mai 2016 par les revues médicales britanniques, «The Lancet» et «The Lancet Psychiatre», la Chine et l’Inde rassemblent plus du tiers des personnes souffrant de maladies mentales sur la planète.

En Chine, on estime le nombre de personnes souffrant à différents degrés de troubles psychiques à 100 millions de personnes (soit 7 à 8% de la population qui s’élève à 1,3 milliard), parmi lesquels 16 millions sont atteints de maladies mentales graves. Et seuls 6% des individus aux prises avec des troubles tels que la dépression ou l’anxiété, la toxicomanie, l’addiction et la démence songent à aller voir un médecin. «Pour l’immense majorité de la population, consulter un psychiatre signifie qu’on est fou», souligne l’experte, qui soulève aussi le problème de la confiance toute relative qu’un Chinois peut accorder à un praticien sachant qu’il est lui-même étroitement surveillé par l’État.

Climat propice à la violence

En Chine, «les tensions sociales sont telles que la violence peut exploser à tout moment». Pour Marie Holzman, «ce qui se passe n’est pas normal». Ce d’autant que ces tueries de masse se déroulent hors de tout contexte terroriste. Rien à voir avec ce qu’il se passe aux États-Unis, «il n’y a aucun message politique ou haineux, pas de lettre, rien. On ne sait pas ce que ces criminels ont dans la tête.»

Toujours est-il que quand de plus en plus de gens fragiles perdent pied et s’attaquent à des plus faibles, on peut s’interroger sur l’état de santé d’une société et de ses individus.

Créé: 15.11.2019, 11h29

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