Le Cachemire s’apprête à saigner

IndeNotre correspondant a pu se rendre dans la vallée interdite aux journalistes étrangers depuis l’abrogation de l'autonomie le 5 août.

Des paramilitaires indiens dans les rues de Srinagar à l’heure de la prière des musulmans, vendredi passé.

Des paramilitaires indiens dans les rues de Srinagar à l’heure de la prière des musulmans, vendredi passé. Image: AP

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Lundi 19 août, village de Shirmal, vallée du Cachemire, 2 heures du matin. Shabana, 24 ans, dort au premier étage de sa maison. Soudain, un bruit réveille la jeune femme. «J’ai entendu des coups contre le portail. Je me suis levée et j’ai vu des hommes escalader notre propriété, investir le jardin, défoncer la porte d’entrée. Ils devaient être une cinquantaine», raconte-t-elle pleine de colère. Soldats, policiers, forces spéciales font irruption dans sa chambre. Shabana hurle, leur demande ce qu’ils veulent. «Un homme s’est jeté sur moi, a pressé sa main contre ma bouche avant de me propulser hors de la pièce en arrachant mes vêtements.» Des coups de crosse de fusil lui matraquent le dos et l’expulsent hors de la maison avec sa famille. «On va te violer! On va te tuer», hurlent les soldats. Le cauchemar dure une demi-heure. Puis les militaires embarquent l’un de ses deux frères.

Réveillés par le vacarme, des villageois sortent de chez eux. L’armée ouvre le feu. «Quand ils ont tiré, j’ai fait demi-tour et j’ai été touché dans le dos», détaille Bilal, 21 ans, avant d’ôter sa chemise pour montrer sa blessure. Une dizaine de billes d’acier lui ont perforé le dos, laissant des cicatrices rougeâtres. «Les soldats tiraient en l’air, aspergeaient les maisons de mitraille et de grenades assourdissantes», témoigne un riverain. Sur le mur d’une bâtisse, des éclats sont encore tout frais.

«L’Inde laïque est morte»

Depuis que le gouvernement a abrogé l’autonomie du Cachemire le 5 août, les forces indiennes semblent intensifier leurs opérations, investissant les maisons pour arrêter des enfants et des adolescents. À Srinagar, Shopian et Pulwama, nombreux sont ceux qui racontent la même histoire que celle entendue à Shirmal. «L’armée envahit nos logements à 2 heures du matin. Souvent, elle enferme la famille dans une pièce, pille la nourriture, les bijoux… Les soldats arrachent le voile des femmes, les tripotent…», énumère Muzaffar, assis à un carrefour de Pulwama. Alors qu’il laisse éclater son courroux, une foule se masse autour de lui. Chacun tente de confier son témoignage, de déverser sa frustration. «On ne veut plus faire partie de l’Inde. On veut l’indépendance, affirme Rafiz Ahmed. Le gouvernement fondamentaliste hindou nous persécute parce que nous sommes musulmans. L’Inde laïque est morte. Le pouvoir fédéral veut transformer le Cachemire en territoire hindou!»

Dirigé par un prince durant la colonisation anglaise, le Cachemire était autonome depuis son accession à l’Inde en 1947. En supprimant l’autonomie, le gouvernement fondamentaliste hindou (BJP) a jeté aux orties l’identité de cette vallée de 7 millions d’âmes. Le Cachemire va devenir un «territoire de l’Union». Les électeurs éliront une Assemblée législative, mais le gouvernement local aura des prérogatives limitées. Conscient du caractère explosif de l’abrogation, le gouvernement veut empêcher un soulèvement. Les raids nocturnes, l’emprisonnement de politiciens et de mineurs visent à dissuader les civils de se révolter. «Beaucoup d’enfants n’osent plus sortir pour aller jouer, admet un fonctionnaire qui veut garder l’anonymat. Les gens commencent à en avoir marre. Ils nous en veulent. Il y a quelques jours, j’ai dû enlever mon uniforme avant de rentrer chez moi.»

Étouffer la contestation

Les communications sont bloquées. Avec les arrestations et les raids nocturnes, ce black-out est le troisième axe de la stratégie gouvernementale pour étouffer une possible émeute. Les portables ne fonctionnent plus. Internet est coupé, la télévision et les lignes fixes aussi. Celles-ci ont commencé à être rétablies en début de semaine, mais pas partout. Pour joindre la famille dans le reste de l’Inde ou à l’étranger, la population de Srinagar doit attendre des heures avant d’accéder à deux téléphones installés au quartier général du chef de district. Ceux qui patientent affichent l’air triste et frustré des gens à bout. «Les autorités nous font vivre au Moyen Âge. Quand le black-out sera levé, la population va s’enflammer comme une torche», s’énerve un jeune qui attend depuis 5 heures du matin. Samiya, la quarantaine, ouvre les vannes d’un torrent de colère: «Si le monde ne peut pas nous aider, que le gouvernement nous massacre et prenne nos terres!»

Entre colère et terreur

D’ordinaire grouillante, Srinagar est une ville fantôme. Depuis le 5 août, l’agglomération a été le théâtre d’affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. Les autorités ont annoncé la réouverture des écoles pour démontrer un retour à la normale le 19 août. «Il y a quelques jours, mon voisin fermait ses fenêtres quand il a reçu un tir de mitraille en pleine tête. Comment peut-on envoyer nos enfants en classe?» s’exaspère Yassir, un Cachemiri de 40 ans à la barbe teintée de rouge rencontré à l’hôpital SMHS de Srinagar.

La présence militaire reste intense dans la ville. Autour de l’aéroport, des soldats casqués, gilet pare-balles sur le dos, fusil d’assaut en bandoulière, montent la garde à chaque coin de rue. Commerces et immeubles de bureaux sont fermés. Seules les pharmacies sont ouvertes.

Au sud, la route vers Pulwama était bloquée mardi par des centaines de personnes qui avaient posé quatre barricades en l’espace de quelques kilomètres alors que les autorités annonçaient un assouplissement du couvre-feu. «Désormais, c’est le couvre-feu civil», clame un manifestant qui tient un barrage de rondins de bois au milieu d’une foule prête à en découdre. Les Cachemiris répliquent à l’abrogation par un blocus de certaines routes secondaires.

Des hôpitaux se préparent au pire. Un médecin de Srinagar confie avoir dû vider un dortoir d’une quarantaine de lits dans son hôpital pour gérer un éventuel afflux. «Hier, nous avions des dizaines de patients blessés par des tirs de mitraille. Il a fallu les renvoyer chez eux», justifie-t-il. Le Cachemire s’apprête à saigner. Mais nul ne peut dire quand, ni comment.

Créé: 22.08.2019, 16h59

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