Au Cachemire indien, la torture en toute impunité

CachemireReportage exclusif. Depuis l'abrogation de l'autonomie de la région, le 5 août, l'armée torture quiconque est suspecté de sympathie pour les séparatistes.

Un paramilitaire indien patrouille dans les rues de Srinagar.

Un paramilitaire indien patrouille dans les rues de Srinagar. Image: AP Photo/Mukhtar Khan

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Les villageois de cette bourgade du sud du Cachemire se souviendront longtemps de la journée du 18 août.

En début d'après-midi, les soldats lancent une rafle autour de leur base. Une poignée d'hommes, soupçonnés d'aider l'insurrection séparatiste, sont emmenés au camp de Chillipora. Parmi les détenus, il y a Nazir*, âgé d'une vingtaine d'années.

«Mon oncle est allé à l'entrée du camp pour plaider la libération de son fils», raconte un membre de sa famille, qui exige l'anonymat par peur des représailles. Mais les soldats ne libèrent personne. Les détenus sont d'abord torturés. «Ils l'ont tabassé jusqu'à ce qu'il ne tienne plus debout, poursuit ce témoin. Ils lui ont arraché les ongles, versé de l'eau pimentée sur ses plaies.»

Pour que le voisinage sache ce que l'armée inflige aux détenus, les cris des suppliciés sont diffusés par haut-parleurs. «La séance de torture a duré trois heures. Pendant ce temps, mon oncle était planté à l'entrée du camp, s'arrachait les cheveux, se bouchait les oreilles, se giflait le visage pour ne pas entendre.»

Le 5 août, le gouvernement de Narendra Modi a abrogé l'autonomie de la région en dépit des revendications séparatistes. Les autorités ont suspendu le réseau téléphonique et internet, arrêté des milliers de politiciens, des notables, des adolescents, pour étouffer toute velléité de révolte. Une partie du réseau mobile a été rétablie le 14 octobre. Internet reste coupé. «Ils torturent pour punir et terroriser la population afin de la discipliner», analyse Khurram Parvez, membre de la Jammu Kashmir Coalition of Civil Society (JKCCS), une ONG de défense des droits de l'homme.

Khurram Parvez et ses collègues ont recensé 30 victimes depuis le 5 août, mais d'autres cas émergent à mesure qu'on parcourt les villages du sud de la vallée. Interroger les passants suffit pour obtenir l'adresse d'un autre supplicié. Comme cet adolescent de 16 ans arrêté le 16 septembre, torturé par l'armée en pleine rue et mort le soir même.

«Il rentrait du travail en scooter quand il est passé devant un camp militaire. Les soldats lui ont pris sa carte d'identité, l'ont tabassé pendant une heure avant de le relâcher. Dans la nuit, il s'est plaint de violents maux de ventre et nous l'avons emmené à l'hôpital, en vain», raconte son père. Le foie aurait éclaté à cause des coups. Les voisins affirment qu'il a avalé du poison pour ne pas être torturé de nouveau.

Le gouvernement nie les accusations. «Il n'y a eu aucune atrocité», a récemment déclaré Ajit Doval, conseiller à la Sécurité nationale. L'Inde a signé la convention de l'ONU contre la torture en 1997, sans l'avoir ratifiée.

«Le rituel était toujours le même. Ils lui écartaient les bras et les jambes, l'attachaient au sol. Un officier administrait les premiers coups. Un sous-officier prenait le relais et des soldats non gradés finissaient le travail.»

La torture n'est pas le fait de quelques soldats indisciplinés mais aurait été approuvée par la hiérarchie. Des familles précisent que leur proche a été arrêté plusieurs fois, torturé pendant quelques heures puis relâché. «En un an, mon frère a été détenu cinq fois, dont deux en moins de huit semaines, détaille un agriculteur. Il a peur d'être détenu de nouveau. Alors il a quitté la maison pour se cacher.»

Ce cultivateur affirme que son frère a été tabassé aux jambes durant des séances d'environ une heure et demie. «Le rituel était toujours le même. Ils lui écartaient les bras et les jambes, l'attachaient au sol. Un officier administrait les premiers coups. Un sous-officier prenait le relais et des soldats non gradés finissaient le travail.»

Sur les 30 cas de torture recensés par la JKCCS, le passage à tabac est la méthode la plus courante. «Nous avons aussi relevé quelques simulations de noyade, ajoute Khurram Parvez. Il n'y a pas que les détenus qui sont torturés. Leurs familles et les voisins sont torturés psychologiquement quand l'armée diffuse les hurlements par haut-parleurs. La peur pousse les gens à verser des pots-de-vin aux policiers pour libérer leur proche.»

Le premier ministre Modi défend sans relâche l'abrogation de l'autonomie. Cette réforme va «lancer la croissance de l'industrie, […] augmenter les investissements, créer un environnement propice à l'innovation, mettre un terme à l'exclusion», a-t-il encore martelé le 17 octobre. Reste que la population poursuit son mouvement de grève générale. Les commerces sont fermés. Les agriculteurs refusent d'exporter leurs récoltes de pommes. Et les touristes n'osent plus mettre les pieds au Cachemire.

* Le nom a été changé

Créé: 01.11.2019, 20h29

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